Jean-Christian Petitfils © Bruno Klein

Louis XIV, la passion de l’État

Jean-Christian Petitfils a publié en 1995 une biographie de Louis XIV devenue un classique de référence régulièrement réédité (1). Il nous donne ici sa vision du Roi et répond à l’historien britannique Philip Mansel sur certains points, à propos du Louis XIV Roi du monde qu’il a publié en 2020 chez Passés composés.

La Nef – Vous avez publié une imposante biographie de Louis XIV qui fait référence : qu’est-ce qui vous avait poussé à vous lancer dans un tel travail et qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans ce grand personnage historique ?
Jean-Christian Petitfils
– J’ai toujours été fasciné depuis ma jeunesse par ce long règne. Mais j’ai attendu de bien le connaître, avec notamment l’écriture de six biographies de personnages de son temps, avant de me lancer dans la rédaction de cet ouvrage. Ce qui m’a le plus marqué chez lui ? Le sens profond de son « métier de roi », la passion de l’État et la volonté sans faille de dominer son caractère.

Comment a évolué l’historiographie de Louis XIV et où en est-on aujourd’hui ?
Un peu en zig-zag, pourrait-on dit, car le personnage enflamme, passionne, dérange, agace, excède parfois. Ainsi a-t-on eu une alternance d’hagiographies et d’exécutions en règle. Louis a eu ses admirateurs enthousiastes comme ses détracteurs acharnés, ses thuriféraires résolus qui lui pardonnent tout et ses adversaires convaincus qui ne lui passent rien ; les uns cherchent constamment à le réhabiliter et les autres peignent au noir son âme et son œuvre. Après l’apologie fougueuse d’un François Bluche, on est revenu à des appréciations plus nuancées grâce aux travaux de Lucien Bély, Joël Cornette, Olivier Chaline ou Thierry Sarmant. Après des années d’exploration du règne sous l’angle économique et social, dans la lignée de l’école des Annales (P. Goubert, E. Le Roy Ladurie…), on s’est mis à étudier les structures socio-politiques du royaume, les représentations, les symboles, la politique de communication (Peter Burke…). On est désormais très loin des mièvreries hagiographiques à la Louis Bertrand comme des attaques au vinaigre d’un Robert Mandrou ou au vitriol d’un Michel de Grèce…

Philip Mansel est le dernier à avoir publié un gros volume sur Louis XIV, auquel il attribue des ambitions planétaires : qu’en pensez-vous ?
Historien britannique réputé, Philip Mansel est un excellent observateur de la monarchie française. On lui doit notamment un remarquable Louis XVIII. Cette brillante et puissante synthèse sur Louis XIV et son règne, très documentée, s’est donnée comme axe de réflexion le regard porté de l’extérieur, avec l’intention de « faire sortir Louis de Versailles et de le montrer tel qu’on le voyait depuis Lille, Besançon et Strasbourg ainsi que depuis Londres, Madrid, Constantinople et Bangkok ».
Idée intéressante, certes, qui se veut à la mode de « l’histoire mondiale » interconnectée, mais vite gâtée par une vision fausse des ambitions internationales du Grand Roi. Non, Louis XIV n’aspirait pas à la « monarchie universelle » comme disent ses détracteurs étrangers ; non, il n’est pas un roi « impérialiste » voulant étendre sa domination à l’étranger, « du Mississipi au Mékong ». Il ne faut pas comparer le projet d’établir quelques comptoirs extérieurs avec la politique d’expansion britannique des XVIIIe et XIXe siècles ! L’idée dominante en matière étrangère a été la constitution du « pré carré » et l’annexion des Pays-Bas espagnols (l’actuelle Belgique) pour préserver la France des invasions, avec cependant deux écarts, l’un la guerre de Hollande, une grave erreur, et l’autre l’acceptation du testament de Charles II d’Espagne, une nécessité dans le contexte international de l’époque, mais qui a conduit le roi à mener de 1701 à 1713 une politique privilégiant l’intérêt dynastique par rapport à l’intérêt national.

Quel rôle a joué Louis XIV dans l’affermissement de l’absolutisme royal ?
Louis a su profiter de ses moyens d’action au sein d’une société plurielle, éclatée en de multiples communautés, hérissée de privilèges. Il s’est servi avec habileté des mécanismes de clans et de clientèles pour renforcer l’État central, asseoir son pouvoir, installer le cérémonial de la « domestication » de la haute noblesse, tenter de mettre en place, en dépit des fortes résistances, souvent négligées, une monarchie administrative, improprement appelée absolutiste.

Y a-t-il des causes lointaines entre ce long règne, l’incapacité de la monarchie à se réformer et la Révolution française ?
En 1789, la souveraineté royale est morte, non, comme le pensait Alexis de Tocqueville, d’un excès de puissance découlant de la centralisation louisquatorzienne – largement surestimée – et de la destruction des corps intermédiaires, mais au contraire de la faiblesse extrême d’un pouvoir embarrassé par ses contradictions internes, étouffé par la coalition égoïste des corps et des ordres, incapable de poursuivre la politique de centralisation et d’uniformisation indispensable à la modernisation du royaume. Ce n’est pas l’« absolutisme » royal qui a été l’une des principales causes de la Révolution, mais bien la réaction aristocratique, menée par la haute noblesse, qui a empêché la construction d’une vraie monarchie administrative, qui aurait peut-être pu évoluer « démocratiquement » à la fin du XVIIIe siècle, avec une représentation de la nation débarrassée de sa division trifonctionnelle en ordres, comme l’avaient envisagée par exemple Calonne puis Mirabeau.
Bridés sous Louis XIV, les Grands ne songèrent à sa mort qu’à prendre leur revanche, aspirant à la construction d’un système néo-féodal sur les ruines de la monarchie traditionnelle. Déjà, à la fin de son règne, l’opposition nobiliaire s’était installée à Versailles, derrière l’angélique et chimérique coterie des dévots proches du duc de Bourgogne, dont l’inspirateur était Fénelon. D’où les turbulences centrifuges qui marquèrent le XVIIIe siècle.

Pour Philip Mansel, la révocation de l’édit de Nantes trouve son origine dans le théâtre européen, Louis XIV voulant montrer qu’il était le roi le plus catholique d’Europe : partagez-vous cette analyse ?
À trop vouloir épouser le point de vue de l’étranger, l’historien en est arrivé à minimiser les facteurs et les mécanismes internes qui ont conduit à cette déplorable décision qui a affaibli la France. En réalité, l’édit de Fontainebleau de 1685 s’inscrit dans un long processus collectif de destruction de la huguenoterie, avec des hauts et des bas en fonction des guerres. Louis XIV lui-même avait condamné les violences et les dragonnades. Mal informé par ses ministres, particulièrement Le Tellier et Louvois, il n’a pas été au courant de toutes les exactions commises par les intendants. Il a cru à des conversions massives et sincères rendant inutile l’édit de Nantes.

Quel était le rapport de Louis XIV avec la religion, la foi l’a-t-elle influencé ?
Imprégné de catholicisme depuis son enfance, assistant quotidiennement à la messe, Louis ne fut pas particulièrement pieux durant sa jeunesse. Son retour à la foi vers le milieu des années 1680, teinté longtemps de bigoterie, l’incita à de graves maladresses (il a voulu, dira Saint-Simon, faire son salut sur le dos des huguenots). Toutefois, au fil des années, l’épurement de cette foi fut certaine. Il mourut dans une profonde piété, on l’ignore souvent.

En conclusion, quels sont pour vous les points forts et les points faibles de ce règne, et quel bilan global feriez-vous ?
À son actif, il faut mettre l’accroissement territorial de la France (Dunkerque, la Flandre wallonne, le Hainaut français, la Franche-Comté, la Basse Alsace), en y ajoutant les conquêtes faites durant sa jeunesse (la Haute-Alsace, l’Artois et le Roussillon). À l’actif encore Versailles et l’œuvre architecturale du Grand Siècle, l’efflorescence des lettres et des arts sous le « mécénat » de cet homme de bon goût, au jugement sûr.
Au passif, il convient de mettre son orgueil parfois excessif, sa soif de gloire, son amour de la guerre, les dépenses inutiles, l’image désastreuse que laissèrent la guerre de Hollande et la dévastation du Palatinat, la révocation de l’édit de Nantes, la répression antiprotestante dans les Cévennes, sans oublier la crise gallicano-janséniste qui a contribué à désacraliser la monarchie…
Au total néanmoins, il a été le grand mobilisateur des énergies nationales. Non, il n’a jamais prononcé la phrase : « L’État, c’est moi ! », disant au contraire sur son lit de mort : « Je m’en vais, mais l’État demeurera toujours. » Il a largement forgé cet État moderne, aujourd’hui sans doute accablé de défaut, hypertrophié, bureaucratisé à l’excès, mais qui reste toujours le meilleur rempart contre nos démons intérieurs comme des barbaries venues d’ailleurs. Honneur à Louis le Grand !

Propos recueillis par Christophe Geffroy

(1) Jean-Christian Petitfils, Louis XIV, Tempus-Perrin, rééd. 2018, 640 pages, 15 €.

© LA NEF n°332 Janvier 2021

À propos Christophe Geffroy

Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).