De la mesure du temps

L’inénarrable Alexis Corbière, de la France soi-disant insoumise, qui a sans doute fait profession de ne pas rater une sottise dès que l’occasion s’en présente, s’est ému que le gouvernement autorisât les rassemblements le soir de Noël, mais pas le soir du Nouvel an, le rappelant à ses obligations de « laïcité » – terme d’ailleurs incroyablement idiot dans son acception contemporaine, puisqu’on ne sait jamais ce qu’il désigne, ou bien la séparation des pouvoirs, ou bien la séparation de l’État des Églises, ou bien la négation de toute religiosité dans l’espace public, ou bien encore une philosophie athée matérialiste. Au-delà du fait évident pour tous que Noël représente le moment idéal de la famille réunie, bien plus que le réveillon de fin d’année qui s’apparente beaucoup plus à une fête banale, et qu’il est parfaitement logique que dans un pays encore un peu chrétien l’on préfère la naissance du Christ à un simple changement d’année civile, l’idiot de service de l’extrême gauche post-communiste se réjouirait pour un peu de fêter l’an 2021 après la naissance du même Christ.
Poussant un peu plus loin le raisonnement, on se rappellera que c’est aussi un pape qui a fixé le début de l’année au 1er janvier, après avoir réformé le calendrier julien qui avait dix jours d’avance. Aussi, Monsieur Corbière, puisqu’il est si malin, devrait remercier la grande chrétienté d’avoir normé et organisé le temps dans lequel il vit. À moins qu’il proclame que l’on vit désormais en l’an 104 après Lénine et sa grande révolution par exemple, ce qui serait plus cohérent avec sa vision du monde. Il ne devrait pas hésiter non plus à changer de prénom, Alexis ayant été prisé et popularisé, sinon inventé, par les empereurs chrétiens de Byzance – scandale pour la République, folie pour les païens.
Plus loin que la farce, cette réflexion inepte du député est l’occasion de se souvenir que les révolutions modernes ont toujours reposé sur un changement général des références quotidiennes, parmi lesquelles évidemment le temps. La Révolution française avait redécoupé les mois en décades et donné un nom, ridicule, à chaque jour pour remplacer les saints. Comme si l’on préférait fêter le jour de la houe plutôt que celui de saint Michel. Notre époque, quoique moins terroriste dans l’application de ses lubies, n’est cependant pas en reste : il y a désormais une « cause » pour chaque jour que le bon Dieu fait, qu’elle soit celle des femmes infirmes noires et naines, ou celle de la lutte contre le Sida et pour la purée de pommes de terre bio.
Qui maîtrise le temps maîtrise le monde et les hommes. Et il n’y a pas de civilisation qui plus que la juive et la chrétienne ait conféré au temps un sens réel, course vers le salut et non éternel recommencement. Noël est ainsi la date salvatrice, posée au milieu de l’histoire de ce cosmos qui nous a libérés des antiques terreurs de l’effondrement perpétuel et de la croyance dans un univers éternel – saint Thomas ayant dans ce sens raison contre Aristote, et s’accordant mieux avec la science alors que son raisonnement naissait de sa foi : un Dieu, lui éternel, a créé ce monde qui a un âge, une histoire et qui un jour s’achèvera. Mais qui aura existé pour quelque chose : celui de l’expression de l’amour infini, divin, déposé sur cette création. Comme le dossier de La Nef du mois dernier le rappelait, nous sommes nés pour la joie, non pour une soi-disant histoire tragique. Un Sauveur nous est né, et les anges l’ont chanté. Ça vaut bien un déconfinement, et on aura prié même pour Monsieur Corbière, qui aura lui aussi un jour sa place dans la crèche du petit Jésus.

Jacques de Guillebon

© LA NEF n°332 Janvier 2021

À propos Jacques de Guillebon

Jacques de Guillebon
Écrivain, essayiste, chroniqueur de La Nef, rédacteur en chef de L'Incorrect, il est l’auteur notamment de Anarchrist. Une histoire de l’anarchisme chrétien (avec Falk van Gaver, Desclée de Brouwer, 2015), L’impasse. Du mariage laïc au mariage gay (Editions de l’Œuvre, 2012), Le nouvel ordre amoureux (avec Falk van Gaver, Editions de l’Œuvre, 2008), Nous sommes les enfants de personnes (Presses de la Renaissance, 2005, rééd. Xenia, 2010).