Yann Raison du Cleuziou © Emmanuelle Marchadour

Église de France : « Un clivage générationnel »

Le confinement a été l’occasion de débats sur la place et l’importance de la messe pour les fidèles qui en ont été privés pour un temps qui leur a paru bien long. Au-delà des divergences que l’on peut avoir, il nous a semblé intéressant d’interroger sur cette question un historien et sociologue, et le nom de Yann Raison du Cleuziou s’imposait tant il est aujourd’hui, avec Guillaume Cuchet, l’un des plus fins observateurs du catholicisme français, auteur d’ouvrages remarqués sur la sociologie de l’Église de France. Cette analyse, sociologique et donc extérieure à la foi, interroge le croyant malgré les limites inhérentes à ce genre d’approche. Il nous faudra revenir sur ces questions essentielles. – C.G.

Le confinement a révélé chez une partie des catholiques pratiquants un fort attachement au culte, soutenus en cela par quelques évêques, alors qu’une autre partie de catholiques a jugé inapproprié et même infantile la demande de messe en plein confinement : que pensez-vous de ces divergences ?
Yann Raison du Cleuziou
– La messe est un observatoire privilégié des clivages internes au catholicisme. Il faut tout d’abord rappeler que si 53,8 % des Français (18 ans et +) se déclarent catholiques, seulement 1,8 % vont à la messe chaque semaine, 2,3 % plusieurs fois par mois, 2,5 % à l’occasion de grands rassemblements (Lourdes, Frat), 11 % uniquement pour les fêtes saisonnières (Pâques, Noël). Les messes qui touchent la plus large population sont privatives (baptême, mariage, funérailles) (1). Par ailleurs si on demande aux Français s’ils s’estiment pratiquants, 8 % environ d’entre eux revendiquent cette qualification. Ces quelques chiffres permettent de mesurer la grande hétérogénéité de la place accordée à la messe dominicale parmi les catholiques. Je crois qu’il est important de rappeler cette complexité parce que la plupart des catholiques l’ignorent. En effet, les recompositions affinitaires de la pratique et les réseaux sociaux, enferment la plupart des catholiques dans le cercle du même, ce qui leur donne l’impression d’être la norme alors qu’ils ne sont qu’un îlot d’un archipel.
Le sentiment de privation de la messe ne concerne donc qu’une faible partie des catholiques. Mais ces derniers sont divisés. Même en dehors d’un contexte pandémique, pris dans une liturgie commune, les fidèles ne prêtent pas attention aux mêmes choses et vivent des expériences différentes. Les manières dont ils vérifient l’authenticité d’une messe comme dispositif de mise en relation avec Dieu reposent sur des critères différents que j’ai retrouvés sans surprise au cœur des controverses récentes sur la suspension des messes. Il serait caricatural de résumer l’opposition à une tension entre piété individuelle et service du « prochain ».
Pour les uns, le renoncement à la messe accomplit paradoxalement la communion eucharistique et en étend même la portée à tous les non-chrétiens. Car la privation de la messe, motivée par le désir de sauver des vies en brisant les chaînes de transmission épidémique, est un sacrifice de soi par amour des autres. En cela c’est une imitation du Christ.
Mais pour les autres, la lutte pour la messe malgré le risque épidémique, c’est un renoncement à soi pour signifier la primauté de la vie spirituelle sur la vie matérielle, la supériorité du Salut sur la santé. Et ces catholiques n’estiment pas moins que les autres que rendre service au « prochain » en rappelant que l’horizon véritable de la vie, ce n’est ni la santé, ni le confort ou la prospérité, mais la recherche et la contemplation de Dieu. C’est parmi ces derniers qu’on trouve les manifestants « pour la messe ».

Ces représentations différenciées correspondent-elles à un clivage plus profond au niveau même de la foi comme certains l’ont affirmé ?
Comme souvent dans l’univers catholique, les affrontements sont d’autant plus vifs que chacun prétend connaître la vérité, c’est-à-dire les pratiques attendues de Dieu. Comme chercheur en sciences sociales, je ne crois pas que la foi catholique corresponde à une essence, une norme pure à partir de laquelle il serait possible de différencier l’orthodoxie de l’hétérodoxie. Comme Paul Veyne l’a montré, je constate que la plupart des fidèles vivent ordinairement leur foi à partir de 10 % environ du croyable disponible dans le corpus de la tradition. Il en va de même pour la messe, ce que les catholiques viennent y chercher est variable et relatif.
À ce titre, il est important de comprendre que le rapport des fidèles aux rites est déterminé par le sentiment de sacramentalité. Je désigne par là l’identification subjective entre l’observance d’une forme rituelle et l’expérience faite de Dieu. La sacramentalité ne s’identifie pas plus au sacrement que la justice à la loi. Toutes deux sont à la fois le fondement et la finalité d’une norme, mais toujours la débordent et la relativisent car elles évoluent à des rythmes différents. Le rapport à Dieu, comme le sentiment de la justice, a pour substrat une culture en évolution certes lente mais constante. Ainsi dans le catholicisme, les ressorts de l’expérience de Dieu et donc de la reconnaissance de l’efficacité religieuse des formes liturgiques, s’inscrivent dans une histoire que les fidèles ont incorporée et qui se manifeste donc dans leurs attentes et sensibilité liturgique. Une même messe, indépendamment de sa validité canonique, sera donc perçue comme plus ou moins valable pour accéder à Dieu en fonction de ces attentes diverses. Cela permet de comprendre la violence des affrontements sur l’importance de la communion dans la bouche l’année dernière.
Le sentiment de sacralité est d’autant plus puissant qu’il est ancré dans le corps au fil de l’apprentissage et des répétitions qui construisent la sensibilité des catholiques. Il s’impose à eux comme une dimension de la réalité elle-même et non pas comme l’empreinte de leur propre histoire. Les catholiques peinent à mesurer l’historicité de leur rapport à Dieu et aux formes qui permettent d’y accéder. Par conséquent, ils tendent à confondre leur sentiment de sacramentalité avec l’objet même de leur foi. Les clivages au sein du catholicisme sont des conflits gelés, des héritages d’une histoire oubliée. Tous mobilisent leur conception de la vérité pour évaluer la pratique des autres. La conséquence de ce raisonnement est toujours la même : ils ne peuvent trouver de meilleur modèle qu’eux-mêmes. Je m’étonne que dans une religion fondée sur l’Incarnation, la contingence historique des formes de l’expérience de Dieu soit si peu réfléchie. C’est pourtant ce qui permet de penser la pluralité de la tradition catholique.

Sur les questions de la messe durant le confinement, les questions sociétales (cf. par exemple la Marche pour la Vie le 17 janvier dernier), ce sont les laïcs catholiques qui ont donné le ton et été à la pointe du combat : comment analysez-vous l’attitude de ces laïcs ?
Oui, les dynamiques ecclésiales dépendent toujours plus des laïcs. D’ailleurs, selon moi, les clivages observés récemment dans le rapport à la messe renvoient moins à des fondements doctrinaux qu’à des mentalités collectives qui trouvent leur matrice dans l’histoire du XXe siècle. À travers les oppositions sur la messe, on discerne des rapports différenciés à la société qui s’expliquent en partie par un clivage générationnel. Les catholiques les plus âgés sont nés et ont vieilli dans un catholicisme largement majoritaire puisqu’au sein de leur cohorte générationnelle, la proportion de baptisés tourne autour de 80 %. Appartenant à un catholicisme très dominant, tout l’enjeu de leur positionnement spirituel, marqué par le concile Vatican II, fut d’émanciper la proposition de la foi de la pesanteur du conformisme social. La fraternité vécue sans prosélytisme, l’engagement gratuit sans attente de rétribution missionnaire, caractérisèrent leur rapport, toujours discret, à la société. Ce pas de côté à l’égard de l’institutionnalité catholique, et des enjeux propres à sa perpétuation, trouvait sa justification dans l’identification de Jésus à l’étranger, au différent, qu’il faut accueillir.
Doublement majoritaires, comme catholiques dans leur classe d’âge, comme personne âgées parmi les catholiques, ils comprennent mal les jeunes catholiques qui vivent dans un monde très différent du leur. En effet, ceux-ci partagent l’expérience d’être doublement minoritaires : au sein de leur classe d’âge comme catholiques car le taux de baptême y tourne autour de 25 % ; en tant que jeunes au sein du catholicisme dont la pyramide des âges est inversée. Pour ces jeunes, afficher leur identité et la défendre est indispensable pour résister à l’effacement.
Par ailleurs, ces jeunes ont bénéficié, tendanciellement, d’un héritage particulier. Celui des catholiques conservateurs que je qualifie d’observants et qui, sans rejeter le concile Vatican II, pallièrent ses effets déstabilisants en transmettant au sein de leurs familles les disciplines que le jeune clergé des années 1960-1970 pouvait avoir tendance à négliger comme une forme surannée de la foi. Ces familles furent tout particulièrement intransigeantes dans la transmission de l’obligation de l’assistance à la messe dominicale. Aujourd’hui les jeunes catholiques pratiquants résiduels partagent tendanciellement cette filiation. Ils perçoivent la société comme décadente et se pensent en son sein comme les porteurs d’une contre-culture. Alors que chez leurs aînés, le recours à la contestation se trouve inhibé par un désir de fraternité et de « vivre ensemble » ; les jeunes catholiques sont plus décomplexés et cherchent à assumer leur différence. Ils pensent que le témoignage de la vie éternelle apportée par Jésus impose de relativiser, par la critique, les valeurs dominantes dans la société. Des manifs contre la christianophobie en 2012 à celle contre la loi bioéthique, ils ont acquis une solide culture de la protestation dans l’espace public.

Ces affaires manifestent-elles un écart qui se creuse entre la base de ces fidèles militants et les évêques ? Y a-t-il une prise en compte chez les évêques de cette situation inédite ?
Votre question me surprend. Qui s’inquiète encore de l’opinion des évêques ? Lors de mes entretiens réguliers avec des catholiques, je constate une forme de gêne et d’ennui quand j’évoque la question. La plupart des diocèses sont des cadres institutionnels en faillite dans la mesure où leurs principaux instruments de façonnement de l’unité locale de l’Église ont perdu une grande part de leur légitimé : la paroisse territoriale remplacée par une logique affinitaire dans les centres urbains ; le clergé séculier, remplacé progressivement par des communautés nouvelles ou des prêtres étrangers ; l’enseignement catholique contesté par l’essor du hors contrat ; l’autorité épiscopale souvent abîmée par les scandales de pédophilie. Les grandes métropoles résistent encore parce qu’elles bénéficient des migrations étudiantes ou professionnelles qui drainent les élites catholiques de toutes les provinces. Mais ces diocèses se gentrifient, ce qui est un autre problème. Les évêques qui disposent de quelque aura ne l’ont que parce qu’ils jouent des clivages intra-ecclésiaux et se positionnent comme des ressources de légitimité pour des courants de laïcs qu’ils ne contrôlent pas. Vous observerez que les paroles d’évêques sont d’autant mieux relayées sur les réseaux sociaux quand elles divisent le corps ecclésial en suggérant qui sont les bons et les mauvais. La confirmation de cette logique se trouve dans le recrutement des séminaires diocésains qui conservent des entrées : les séminaristes viennent d’autres diocèses et sont mus par des affinités.
Ensuite, s’il y a un écart qui se creuse toujours plus, c’est entre la société française et les pratiquants. Dans bien des paroisses, 30 % des paroissiens ne sont pas revenus après le confinement. On est là dans un mouvement quantitatif qui excède largement, je pense, le nombre des manifestants pour la messe. Sans doute, il y a des cohortes de personnes âgées prudentes qui ont basculé d’un coup vers Le Jour du Seigneur au lieu de le faire de manière étalée dans les cinq années à venir s’il n’y avait pas eu la Covid. Mais il y a aussi tous ceux qui étaient déjà des pratiquants fragiles et qui se sont rendus compte qu’ils se passaient très bien de messe ou que les rituels bricolés à domicile étaient plus propices à leur vie intérieure. N’oublions pas tous les mariages et baptêmes annulés. Leur public est constitué principalement de catholiques peu ou pas pratiquants. Vont-ils revenir ? Probablement pas tous. Qu’est-il fait pour aller les rechercher ? J’observe que les catholiques qui ont le plus de résilience et maintiennent la pratique sont ceux qui ont privatisé, au sein des familles, la transmission de la foi. Ceux qui s’appuient sur des structures collectives (paroisse, école, mouvement) décrochent plus ou moins rapidement quand ils perdent le contact.

Propos recueillis par Christophe Geffroy

(1) Enquête Bayard-Ipsos juin 2016.

© LA NEF n°333 Février 2021

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).