Menaces sur les libertés

ÉDITORIAL

Les projets de loi bioéthique et sur l’avortement (1) seront de retour au Sénat les 19 et 20 janvier (2). En pleine crise sanitaire des projets aussi clivants étaient-ils vraiment urgents ? La réponse va de soi. Cette précipitation montre que rien n’arrête l’idéologie et qu’il existe des fractures devenues insurmontables. Les fractures sociales sont aujourd’hui largement reconnues. On feint d’ignorer, en revanche, la fracture anthropologique aux conséquences catastrophiques, puisqu’elle porte sur la vision même de l’homme. Pour nos élites, quasiment toutes gagnées au matérialisme, il n’est qu’un animal comme un autre, un matériau malléable et améliorable (transhumanisme).

La pandémie de Covid a manifesté combien la vie humaine se limitait à son aspect physiologique, d’où l’obstination de la sauver à tout prix, au détriment de ses dimensions sociale, culturelle, religieuse… On a beau invoquer les droits de l’homme à tout propos, quelle dignité peut avoir cet homme qui n’a rien au-dessus de sa vie biologique, que l’on peut tuer dans le ventre de sa mère jusqu’au moment de la naissance (IMG), que l’on trie et supprime si on le juge mal formé, que l’on manipule dans des éprouvettes, que l’on congèle et qu’on élimine si aucun « projet parental » ne se décide, et finalement qu’on tue en fin de vie quand il se juge « inutile » ?

Un petit Dieu

Les Modernes ont fait de l’homme un petit Dieu émancipé de toute contrainte et de toute limite autres que celles qu’il s’impose à lui-même. Dieu, nature, morale, culture, tradition… rien ne peut arrêter le mouvement de la volonté et du désir, dès lors qu’il se trouve une majorité pour le légaliser. Cela a conduit à exacerber l’individualisme issu du libéralisme, en conséquence de quoi les hommes, déracinés, n’ont plus grand-chose en commun (même plus l’amour de la patrie), sinon de vouloir rechercher leur intérêt et leur profit, optimiser leur consommation, poursuivre égoïstement leur plaisir… Plus question de vertu et de bien, ni donc aussi de bien commun. La démocratie est réduite à un système procédural censé permettre à chacun de poursuivre ses propres fins.

Mais cette ambition même s’avère impossible. Car aucune société ne peut fonctionner sans morale. Après le rejet de la morale qui a porté la civilisation judéo-chrétienne, appuyée sur la loi naturelle, une autre, forcément, l’a remplacée, intolérante et sectaire comme jamais, et dont le dogme central est la lutte contre toutes les discriminations (racisme, sexisme, refus de la théorie du genre, homophobie, islamophobie…). Elle dispose, avec les médias modernes, d’une police de la pensée d’une effroyable efficacité qui réduit au silence ou au néant les récalcitrants et les réfractaires.

Même si le mot est banni, l’« ordre moral » règne en maître. Aucune déviance n’est acceptée, tout opposant ou contestataire est ipso facto montré du doigt, diabolisé, criminalisé : comment discuter avec un « raciste », un « sexiste » ou un « homophobe » ? Le malheureux est ainsi évincé des médias, interdit de débat, trop souvent réduit d’ailleurs à des pugilats dénués de toute courtoisie et de respect de l’opinion contraire (les réseaux sociaux sont pour ça redoutables).

Vers la fin de la démocratie ?

Notre démocratie a ainsi perdu toute substance et nombre de Français, bien au-delà des Gilets jaunes, ne se sentent plus représentés. Elle glisse vers une tyrannie de la majorité, ou plus précisément une tyrannie de petites minorités qui, concentrant les différents pouvoirs, instrumentalisent à leur profit l’opinion soigneusement manipulée. Cette dérive « vers un totalitarisme caractérisé » avait été lucidement analysée par Jean-Paul II dès 1995 dans Evangelium vitae (cf. n. 20).

Loin d’atténuer le trait, M. Macron s’abrite derrière la crise sanitaire pour opérer une confiscation sans précédent des libertés publiques et en rajoute une couche avec des projets de loi liberticides sur la « Sécurité globale » et pour pérenniser l’état d’urgence sanitaire (provisoirement repoussés).

Dans ce contexte, la réaction des catholiques – beaucoup de jeunes et quelques évêques –, œuvrant et manifestant pour avoir la messe malgré la pandémie, a quelque chose de magnifique et de rassurant. Face à une hiérarchie très légaliste et peu portée à s’opposer au pouvoir, ils ont bousculé les lignes et montré à un pays quelque peu avachi que la foi et la liberté du culte – et, à travers cette dernière, la liberté tout court – avaient encore un sens et méritaient qu’on se batte pour elles.

Merci à eux. Et bonne nouvelle année à tous.

Christophe Geffroy

(1) Prévoyant le prolongement du délai d’IVG de 12 à 14 semaines et la suppression de la clause de conscience du personnel hospitalier.
(2) Raison de plus pour participer, cette année, à la Marche pour la Vie du 17 janvier à Paris.

© LA NEF n°332 Janvier 2021

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).