Saint-Jean de Passy © Polymagou-Commons.wikimedia.org

L’affaire Saint-Jean de Passy

On se souvient de l’affaire qui a secoué Saint-Jean de Passy en avril 2020. Début janvier 2021, on apprenait que le signalement au Parquet visant deux dirigeants du prestigieux établissement parisien avait été classé sans suite en novembre dernier. Retour sur une bien triste affaire.

Le 14 avril 2020, un huissier de justice sonnait chez François-Xavier Clément, directeur de l’établissement Saint-Jean de Passy, pour lui signifier sa mise à pied. Il lui remit une lettre en ce sens, à effet immédiat, avec restitution de son matériel professionnel, et avec convocation à un entretien préalable en vue d’un licenciement. Le préfet des classes terminales, Jean Ducret, faisait l’objet d’une action identique.
Le conseil d’administration de Saint-Jean de Passy publia un communiqué adressé aux professeurs et aux parents dans lequel il évoquait « des pratiques managériales dysfonctionnelles portant atteinte à la santé et à la sécurité physique des collaborateurs ».
Face à des accusations aussi graves, François-Xavier Clément, ne comprenant pas ce qui lui était reproché et s’estimant innocent, dut préciser les choses afin d’éviter toute ambiguïté : « Il n’est en aucun cas question de soupçons d’agressions sexuelles ni envers les enseignants ni envers les élèves. Je n’en sais pas davantage. En effet, une “analyse des situations de travail des cadres” avait été mise en œuvre au début de 2020. À ma connaissance, à ce jour, aucune conclusion de cet audit n’a été rendue. » Cet audit avait été commandité en janvier par Jean-François Canteneur, directeur diocésain de l’enseignement catholique de Paris.
La destitution immédiate du directeur et du préfet avait été décidée par le bureau du conseil d’administration de l’établissement en lien avec Jean-François Canteneur. Ces mesures ne faisaient pas l’unanimité au sein du conseil. Aussi stupéfiant que cela puisse être, Mgr Aupetit n’avait pas été sollicité pour prendre cette décision radicale, pourtant lourde de conséquences, Jean-François Canteneur ne l’ayant prévenu de la procédure qu’une fois celle-ci définitivement actée. Il s’était donc trouvé devant le fait accompli, ainsi qu’il l’a régulièrement exprimé devant ceux qui l’interrogeaient sur cette pénible affaire. Ce simple fait pose a minima la question d’un dysfonctionnement de l’enseignement catholique parisien concernant l’exercice légitime de l’autorité par le directeur diocésain et sa loyauté à l’archevêque.
Face à des mesures aussi violentes et ne sachant pas ce qui était reproché concrètement à François-Xavier Clément (on évoque son autoritarisme, le malaise psychologique de certains subordonnés) et à Jean Ducret, de nombreux parents d’élèves, scandalisés, se sont mobilisés dans un collectif regroupant 800 familles et soutenu par une pétition rassemblant rapidement 4000 signatures. Pour calmer les esprits inquiets, Mgr Aupetit est intervenu le 22 avril par un communiqué : « Je souhaite que ces sujets soient traités avec le plus grand soin par les instances qui ont la responsabilité de le faire et que soit mené à son terme le processus engagé, avec pour seul objectif la recherche et la manifestation de la vérité, dans le respect des personnes et du droit. Dans cette perspective, j’ai demandé au directeur diocésain de l’Enseignement catholique que le Comité social et économique de l’établissement soit saisi afin qu’il diligente une enquête supplémentaire en lien avec le médecin du travail et un cabinet d’audit spécialisé dans la prévention des risques psycho-sociaux. Il en sera tiré toutes les conséquences qui s’imposeront. Pour ma part, pour le bien des personnes et de cet établissement, je veillerai à ce que les solutions les plus justes soient trouvées et je souhaite que dès maintenant chacun y contribue en faisant preuve de sérénité et de retenue. »
C’est ainsi que fut adressé un signalement visant les deux dirigeants incriminés au procureur de la République par la direction diocésaine de l’Enseignement catholique de Paris. Après enquête, le procureur a classé l’affaire « sans suite » en novembre 2020. Cette décision n’a été rendue publique que début janvier et, à cette occasion, Mgr Aupetit a précisé à propos de ce signalement : « Il ne s’agit pas d’une plainte pénale mais de la procédure légale suivie lorsque sont portés à la connaissance du diocèse des faits pouvant exposer l’intégrité des personnes, tout en respectant la présomption d’innocence. La nature des faits faisait obligation à ceux qui en avaient connaissance de les signaler à la justice. L’objectif d’un signalement est précisément de permettre aux autorités publiques d’enquêter au sein de l’établissement, indépendamment du volet social. […] S’agissant du volet pénal, un classement sans suite est intervenu en novembre 2020. Il ne s’agit pas d’une décision de non-lieu et en droit cette décision n’a pas autorité de la chose jugée puisqu’elle est prise par le procureur “en opportunité” et sans qu’une juridiction de jugement n’ait été saisie. Il peut être passé outre cette décision en poursuivant la procédure pénale. Notamment, toute victime est en droit de se constituer partie civile pour forcer l’action publique à reprendre, par la désignation d’un juge d’instruction ou sur citation directe devant une juridiction pénale. Des plaintes ayant également été déposées par les victimes, il leur appartient d’apprécier la suite à donner. »
Une question demeure : pourquoi avoir attendu près de deux mois avant de rendre publique cette décision qui, sans forcément innocenter de tout François-Xavier Clément et Jean Ducret, démontre combien la procédure qui les a visés était injustifiée, hyperviolente et de nature à créer un scandale qui ne pouvait être que nuisible à Saint-Jean de Passy ?
Il faut souhaiter maintenant au prestigieux établissement parisien de retrouver la sérénité nécessaire au bien des élèves et de l’encadrement.
Trois remarques pour conclure.
D’abord, le souci des « solutions justes » souhaitées par Mgr Aupetit concerne certes Saint-Jean de Passy, mais également François-Xavier Clément et Jean Ducret.
Ensuite, ne faudrait-il pas tirer les leçons de cette triste affaire pour gérer dans un plus grand respect des personnes les inévitables conflits intra-ecclésiaux propres à toute action humaine et communiquer sans opacité en toute vérité ?
Enfin, certains pensent que derrière cette éviction brutale se cache une divergence sur la vocation des écoles chrétiennes, François-Xavier Clément, en l’espèce, étant visé car trop indépendant et soucieux de l’identité véritablement catholique de son établissement. Nous ne savons si c’est le cas, mais il est certain que c’est là une question cruciale pour l’avenir de l’Enseignement catholique qui y joue son existence en tant que tel. Car si cette dimension religieuse avec tout ce qu’elle implique n’est pas sa raison d’être, alors il est destiné un jour ou l’autre à se fondre dans l’Éducation Nationale, bref, à se ramener à un lieu pour privilégiés à la recherche d’un cadre protégé et d’un bon niveau…

Jean-Louis Allez & Christophe Geffroy

© LA NEF n°333 Février 2021

À propos Christophe Geffroy

Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).