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Vers le sacerdoce des femmes ?

Par un motu proprio publié le 11 janvier 2021, Spiritus Domini, le pape François a modifié le Code de Droit canonique pour permettre l’accès des femmes aux ministères de lecteur et d’acolyte, ce qui se faisait déjà dans la pratique. Est-ce une étape vers le sacerdoce des femmes ? La réponse est non. Analyse.

Des ordres mineurs et du sous-diaconat aux ministères institués
Le 15 août 1972, par son motu proprio Ministeria quaedam, le pape Paul VI déconnecte certaines fonctions liturgiques de la progression vers le sacrement de l’ordre, en particulier le lectorat et l’acolytat, jusque-là considérés comme des « ordres mineurs », pour les conserver à titre de « ministères » dont la collation ne sera plus une « ordination » mais une « institution ». Il précise que le lectorat et l’acolytat incluent en eux-mêmes le sous-diaconat et que, n’étant plus réservés aux candidats au sacrement de l’ordre, ils peuvent être aussi confiés à des laïcs.
Pour comprendre la portée du changement opéré par Paul VI, rappelons qu’Eusèbe de Césarée, citant une lettre du pape Corneille datée de l’an 251, atteste d’une hiérarchie bien établie dans l’Église romaine, qui comprend, avec les évêques, les prêtres et les diacres, des sous-diacres, des acolytes, des lecteurs et des portiers (cf. Histoire ecclésiastique, VI, 43, 11). Le concile de Trente tient qu’il « convenait […] qu’il y eût, dans la structure parfaitement ordonnée de l’Église, plusieurs ordres différents de ministères, qui seraient, par leur fonction, au service du sacerdoce, répartis de telle sorte que ceux qui auraient reçu la tonsure cléricale s’élèvent des ordres mineurs aux ordres majeurs ». Le même concile relève aussi que « dès le début de l’Église, on sait qu’ont été en usage, bien qu’à des degrés divers, les noms des ordres suivants et les ministères propres à chacun d’eux : sous-diacres, acolytes, exorcistes, lecteurs et portiers ». Il n’en reste pas moins que ces « ordres » n’étaient pas d’institution divine mais ecclésiastique et qu’il ne s’agissait pas de sacrements mais seulement de sacramentaux.

De la réserve des ministères institués aux hommes à leur extension aux femmes
En raison cependant de la « vénérable tradition de l’Église », Paul VI tient que l’institution au lectorat et à l’acolytat est « réservée aux hommes ». Entre-temps, ces fonctions ont de fait été exercées aussi par des personnes de sexe féminin : lectrices et/ou servantes de messe. Concernant ces dernières, la Congrégation pour le Culte Divin et la Discipline des Sacrements, dans une lettre du 15 mars 1994, adressée aux présidents des Conférences épiscopales, tout en rappelant qu’« il sera toujours opportun de suivre la noble tradition du service de l’autel confié à de jeunes garçons », admet qu’un évêque, pour des raisons particulières, puisse autoriser dans son diocèse l’accès des femmes au service de l’autel.
Selon le can. 230 du Code de Droit canonique de 1984, si seuls « les laïcs hommes » peuvent être admis « de façon stable » à ces ministères (§ 1), « tous les laïcs » peuvent exercer diverses fonctions « en vertu d’une députation temporaire » (§ 2), à titre de « suppléance » au « défaut de ministre » (§ 3). C’est cette réserve des deux ministères stables aux « laïcs hommes » qui vient d’être levée par le pape François dans le motu proprio Spiritus Domini, qui fait donc primer un « développement doctrinal » récent sur l’« antique tradition » reconnue par Paul VI.

Le sacerdoce baptismal
Il faut dire que l’obsolescence du septénaire de l’ordre (portier-lecteur-exorciste-acolyte-sous-diacre-diacre-prêtre) était programmée par la mise en exergue des trois degrés du sacrement de l’ordre (diacre-prêtre-évêque) à la faveur de la sacramentalité de l’épiscopat. On pouvait penser, ayant franchi le septième degré du presbytérat, qu’on était parvenu à la plénitude du sacrement de l’ordre. La Constitution Lumen gentium détermine que c’est l’évêque, le grand oublié du sacerdoce dans la tradition scolastique, qui est revêtu de cette plénitude. Dès lors la symbolique même du septénaire s’avérait caduque.
C’est surtout la mise en valeur du sacerdoce baptismal qui va permettre de comprendre ces ministères comme une émanation du baptême et non plus comme une dérivation du sacerdoce ministériel. Le baptême députe au culte chrétien, le caractère baptismal étant une puissance ordonnée aux réalités sacrées, non seulement pour les recevoir mais aussi pour les donner (célébrer le mariage, célébrer un baptême le cas échéant, offrir l’Eucharistie selon son mode propre). Cette députation au culte chrétien s’exerce notamment par l’admission de façon stable à des ministères (lectorat, acolytat) (cf. Catéchisme de l’Église catholique 903) et par la suppléance provisoire de certaines fonctions à défaut de ministres, comme exercer le ministère de la parole, présider les prières liturgiques, conférer le baptême, distribuer la communion (cf. CEC 903). Il s’agit d’un changement de paradigme puisque saint Thomas estimait que les pouvoirs du sous-diacre et des ordres mineurs existaient initialement comme repliés dans les pouvoirs du seul diacre et que, à la faveur du développement du culte divin, l’Église a réparti explicitement en plusieurs ordres ce qu’elle possédait implicitement dans le diaconat.
Le diaconat lui-même, selon les modifications apportées par Benoît XVI dans le CEC et dans le Code de Droit canonique, est considéré certes comme un degré du sacrement de l’ordre mais pas comme une participation au sacerdoce du Christ. La restauration du diaconat permanent permet ainsi de concevoir un vrai ministère qui ne soit pas en vue du sacerdoce.

La participation pleine et active des fidèles à l’action liturgique
Du sacerdoce baptismal, Vatican II déduit la participation pleine et active de tous les fidèles aux célébrations et énonce ce principe liturgique décisif que, « dans les célébrations liturgiques, chacun, ministre ou fidèle, en s’acquittant de sa fonction, fera seulement et totalement ce qui lui revient en vertu de la nature de la chose et des normes liturgiques ». À notre avis, il s’agit d’un apport conciliaire considérable et de n’en point tenir compte alourdit considérablement les célébrations selon la forme dite extraordinaire quand on fait fi de la recommandation du cardinal Ratzinger de prendre en considération les principes essentiels de la constitution Sacrosanctum Concilium, y compris quand on célèbre selon le missel antérieur.
C’est une des faiblesses de l’argumentation de Mgr Schneider, dans sa critique du motu proprio de François, quand il insiste sur le fait que « celui qui accomplit la liturgie de manière suprême […] contient en lui et exerce la totalité du culte divin, jusque dans les plus petites fonctions ». En ce sens, « le Christ est aussi le sous-diacre suprême, le Christ est l’acolyte et l’exorciste suprême, le Christ est le lecteur et le portier suprême, le Christ est l’enfant de chœur suprême dans la liturgie » ! De même pour l’évêque qui, « en l’absence de tous les ministres inférieurs, remplit lui-même toutes les fonctions liturgiques du presbytre, du diacre et même des ordres mineurs, c’est-à-dire des servants d’autel » (1) ! Cette théologie du Christ enfant de chœur unique et souverain aboutit liturgiquement à ce que, même dans la messe pontificale, l’évêque absorbe, dit et fait tout de son côté, quelle que soit l’activité des autres ministres, dans des célébrations d’une pesanteur pénible.

Quelques difficultés et suggestions
En confiant des ministères stables aux laïcs non tenus au célibat ni à une promesse d’obéissance à l’évêque – donc non sujets à mutation –, ne les rend-on pas propriétaires de leur charge et n’abonde-t-on pas dans le sens du cléricalisme des laïcs ? Il faudrait préciser l’articulation du « développement » et de la « tradition vénérable » qu’un tel développement « dépasse » au sens hégélien du terme. Qu’en sera-t-il de l’émulation à la vocation presbytérale des garçons et des jeunes gens ? Ne faudrait-il pas distinguer, comme entre le diaconat permanent et le diaconat en vue du sacerdoce, entre le lectorat et l’acolytat stables et ces mêmes ministères en vue du sacerdoce ? Une des solutions possibles serait celle suggérée par Paul VI – jamais mise en œuvre à notre connaissance – de faire porter le nom de sous-diacre à l’acolyte appelé au sacerdoce.
Va-t-on vers un sacerdoce féminin ? Non, précisément dans la mesure où ces ministères sont déconnectés du sacrement de l’ordre. Un diaconat féminin non ordonné mais ministériel est-il possible selon l’argumentation développée ? Oui, sans doute, dans la mesure où le diaconat n’est pas considéré comme une participation au sacerdoce du Christ et où la lettre Ordinatio sacerdotalis (1994) de Jean-Paul II sur l’ordination réservée aux hommes ne prend formellement position pour la masculinité que pour les évêques et les prêtres. François, cependant, malgré la pression du synode sur l’Amazonie et, sans doute, en dépit de son sentiment personnel, n’a pas abondé dans ce sens.

Abbé Christian Gouyaud

(1) Traduction sur le Blog de Jeanne Smits, le 25 janvier 2021.
NB – Signalons le manifeste La vocation du féminin mis en ligne pour « faire reconnaître et aimer la beauté de (la) vocation spécifique » de la femme : https://lavocationdufeminin.fr

© LA NEF n°334 Mars 2021

À propos Abbé Christian Gouyaud

Abbé Christian Gouyaud
Docteur en théologie, curé dans le diocèse de Strasbourg, membre de Totus tuus, il est l’auteur notamment de La catéchèse, vingt ans après le Catéchisme (Artège, 2012), Quelle prédication des fins dernières aujourd’hui ? (La Nef, 2011). Il collabore régulièrement à La Nef.