La lancinante question de l’immigration

Pendant que Gérald Darmanin gesticule, dit tout et son contraire – comme : le problème n’est pas l’islam mais l’islamisme, cependant l’islamisme est partout ; comme : la France et l’islam sont de vieilles connaissances mais tous les musulmans sont des immigrés ou descendants desdits immigrés – Emmanuel Macron a mis, peut-être sans le savoir, les pieds dans le plat : prônant le don ou la vente à vil prix de vaccins à l’Afrique, ce qui est certainement une excellente idée, il profère dans le Financial Times cette glaçante vérité qui est que « j’ai plus de 10 millions de nos concitoyens qui ont des familles de l’autre côté de la Méditerranée ».
Nous voilà déjà fixés sur le nombre minimal de Français venus ou dont les aïeux sont venus d’Afrique, maghrébine ou noire. Rien d’étonnant pour qui sait voir la rue, ou simplement compter. Avec un solde migratoire positif de 200 000 personnes par an, pour la fourchette basse, durant cinquante ans, on atteint aisément les 10 millions d’immigrés et c’est sans parler de leurs enfants et petits-enfants.
Quand bien même l’immigration n’est pas uniquement africaine, le chiffre avancé par Emmanuel Macron est presque réaliste, quoique certainement en dessous de la réalité, si l’on considère que la fécondité de ces populations est supérieure à celle des Français « de souche ».
Parmi ces individus venus s’installer depuis l’Afrique, il faut discriminer entre les musulmans et les chrétiens bien entendu, sans même évoquer les animistes. Mais, et c’est une grave question pour un chrétien de France : la capacité d’assimilation d’individus issus d’une immigration massive est-elle obstruée simplement par leur religion différente, l’islam, ou l’importation de mœurs et de coutumes fort étrangères, même chez des populations chrétiennes, est-elle, elle aussi, problématique ? Il est certain qu’une France qui se vêtirait en boubou et se nourrirait surtout de manioc et de mafé, pour caricaturer, ne serait plus la France.
Mais, au-delà de cet apparat exotique, il y a, plus loin, la véritable question qui est celle des politesses respectives, de la civilité, tout simplement du mode de vie, et c’est cette question qui généralement sépare et monte les peuples différents qu’on a forcés à cohabiter, à qui l’on n’a pas demandé leur avis. Sans aucun lien avec le racisme, c’est cette question qui n’est jamais évoquée par les politiques (sauf par le Chirac éméché du « bruit et l’odeur ») alors qu’elle est la question principale. Et quand le peuple d’accueil n’est plus assez sûr de lui, plus assez puissant, plus assez vivant pour assimiler à sa culture, bientôt il disparaît. Les métissages culturels peuvent être passionnants, comme on le voit au Brésil ou dans d’autres lieux d’Amérique centrale et du sud : seulement demeure presque toujours derrière une société empêtrée dans une classification par couleur de peau, qui, elle, ne disparaît pas. Et c’est par un instinct brut que les peuples se hiérarchisent à nouveau, quoi qu’on fasse pour les éduquer. Pis, comme l’Amérique du Nord l’a prouvé à son tour, le peuple autochtone finit par disparaître généralement. Ou bien, comme en Afrique du Sud, c’est une guerre civile larvée de cent ans qui gronde sourdement.
Ce sont ces données, évidentes mais trop souvent tues, que des personnes bien intentionnées comme le pape François ignorent ou veulent ignorer : le chrétien certainement est le frère de tous, surtout du plus faible, et il doit s’occuper de son prochain, le guérir, le soigner, le nourrir, l’accueillir. Mais il ne peut le faire au prix de sa disparition et surtout de la disparition de sa civilisation, de sa culture, de ses mœurs. La poussée migratoire est telle, depuis la décolonisation, qu’aucun chef d’État français n’a librement choisi d’accueillir l’Afrique chez lui : on sait les paroles du général de Gaulle là-dessus, on sait comment Giscard croyait avoir réglé le problème en 1974, on sait « toute la misère du monde » sous Mitterrand, on sait les mots de matamore de Sarkozy, etc.
Maintenant, on a le petit Darmanin qui joue des biceps. Mais aussitôt il est ramené au réel, qui n’est par fort sympathique, par le président Macron qui nous dit que tout va bien se passer, simplement parce qu’il n’a aucun moyen de résister. Nous assimilerons parce que nous sommes les plus forts. En réalité, non. Et comme ces mystères demeurent, ils feignent d’en être les organisateurs.

Jacques de Guillebon

© LA NEF n°334 Mars 2021

À propos Jacques de Guillebon

Écrivain, essayiste, chroniqueur de La Nef, rédacteur en chef de L'Incorrect, il est l’auteur notamment de Anarchrist. Une histoire de l’anarchisme chrétien (avec Falk van Gaver, Desclée de Brouwer, 2015), L’impasse. Du mariage laïc au mariage gay (Editions de l’Œuvre, 2012), Le nouvel ordre amoureux (avec Falk van Gaver, Editions de l’Œuvre, 2008), Nous sommes les enfants de personnes (Presses de la Renaissance, 2005, rééd. Xenia, 2010).