Religions : une fausse analogie

ÉDITORIAL

En essayant à juste titre de contrer l’islamisme, le gouvernement, avec son projet de loi imbécile, s’enfonce dans une impasse : il sera de peu d’efficacité pour lutter contre ce fléau, mais ses effets collatéraux seront particulièrement préjudiciables pour les libertés et pour les autres religions – christianisme et judaïsme principalement –, le gouvernement refusant toute différence de traitement, comme si toutes les religions étaient équivalentes et avaient le même lien historique avec la France.

Le problème est que la « laïcité républicaine » n’est pas armée pour comprendre et affronter une religion totalisante comme l’islam. Car, au fond, le législateur, ignorant de la chose religieuse, est persuadé que l’islam peut être assimilé à un christianisme qui aurait deux siècles de retard ; et, qu’en conséquence, moyennant un peu de patience, il évoluera comme lui. Or, cette vision révèle une incompréhension totale de ces deux religions.

La laïcité, fruit du christianisme

Toute l’histoire de l’Europe, depuis l’apparition du christianisme, est parcourue par de fréquentes tensions entre le pouvoir temporel des princes et le pouvoir spirituel de l’Église. Mais cette lutte acharnée a cependant permis de faire émerger un aspect fondamental que seule notre civilisation a mis en lumière : la distinction des ordres temporel et spirituel, conformément à l’enseignement du Christ dans l’Évangile : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » (1). La laïcité est l’héritière de ce principe qui a changé la face du monde : en tant qu’elle récuse toute confusion politico-religieuse, elle est une invention chrétienne, et non des Lumières ou de la Révolution, contrairement à ce que semblent croire certains adeptes d’une laïcité sectaire qui voudrait éliminer les religions de la sphère publique.

Penser que sur ces questions l’Église a changé depuis peu – depuis le concile Vatican II pour faire simple – n’est pas exact. Certes, qu’elle ait réalisé à cette occasion un aggiornamento n’est pas niable, avec des avancées importantes comme la proclamation de la liberté religieuse. Mais Benoît XVI a montré dans un mémorable discours, notamment en ce qui touche aux rapports Église-État, que ces évolutions doctrinales s’inscrivaient dans une « herméneutique de la réforme, du renouveau dans la continuité de l’unique sujet-Église » (2). Autrement dit, notre façon de concevoir la vie en société avec deux domaines temporel et spirituel distincts mais qui ne s’ignorent pas pour autant, avec la raison et la foi qui se nourrissent mutuellement, est le fruit de deux millénaires de christianisme. Et même les athées anticléricaux les plus radicaux sont les héritiers de cette civilisation qu’ils abhorrent par ailleurs.

Si Dieu a progressivement été mis de côté depuis le XVIIIe siècle, si la sécularisation n’a cessé de se développer, nos nations ont conservé un certain équilibre, car il demeurait un consensus sur les fondements politiques de la société, à savoir l’existence d’un ordre moral qui s’imposait à nous conformément à la loi naturelle. Ainsi était-il clair pour tous que la loi positive de la République devait être soumise à une norme transcendante. Ce verrou a sauté dans les années 60, mais ses effets ne se sont manifestés qu’avec les nouvelles générations qui, bannissant toute morale objective, n’ont plus compris les bienfaits de la loi naturelle, qui répond aux finalités de la personne humaine. Après avoir refoulé le concept de nature (dans l’acception philosophique d’essence) elles ont fait de même avec nos héritages (culture, histoire, traditions…) qui ont été balayés comme autant de contraintes s’opposant à la « liberté » de l’homme, quitte à les réécrire conformément à la nouvelle idéologie : c’est ainsi qu’ont pu s’accomplir toutes les transgressions éthiques actuelles, inimaginables il y a encore moins de trente ans.

L’islam : un logiciel différent

L’islam conçoit différemment les rapports entre le spirituel et le temporel d’une part, entre la foi et la raison d’autre part. Si bien qu’il est utopique de rêver d’un « islam des Lumières » ou d’une évolution rapide qui lui permettrait d’accepter le principe même de la laïcité. Certes, des réformes sont toujours possibles et de courageux musulmans y travaillent, mais il est vain de croire que l’islam suivra le chemin du christianisme. Il a cependant un côté pragmatique et sait s’adapter quand le rapport de force lui est défavorable. Ainsi, la seule façon de résister à l’islamisme – qui est une dimension de l’islam – est de lui montrer, avec une détermination sans faille, que nous sommes attachés aux valeurs de nos sociétés et décidés à les défendre fermement.

Mais pour cela, il conviendrait de retrouver ces valeurs – en récusant le relativisme et en redécouvrant la notion de loi naturelle – sans lesquels nos démocraties ne seront pas viables bien longtemps, ce qui suppose de remettre Dieu à sa juste place. Dans l’état de déliquescence avancée de nos sociétés occidentales, l’évangélisation est bien la priorité absolue.

Christophe Geffroy

(1) Mt 22, 21 ; Mc 12, 17 ; Lc 20, 25.
(2) Discours à la Curie romaine du 22 décembre 2005.

© LA NEF n°334 Mars 2021

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).