François-Xavier Clément © DR

La voie de l’éducation intégrale

François-Xavier Clément, philosophe de formation, a été directeur de l’enseignement catholique de la Loire et chef d’établissement du groupe scolaire Saint-Jean-de-Passy à Paris. Il évoque pour nous son nouveau livre*.

La Nef – Qu’entendez-vous par « éducation intégrale » ?

François-Xavier Clément – Selon le Code de droit canonique de l’Église Catholique, l’éducation intégrale c’est la « véritable éducation », c’est-à-dire « l’éducation vraie » en tant qu’elle respecte l’ordre naturel de la personne humaine. On peut en effet lire dans le Dalloz de l’Église que « l’éducation véritable doit avoir pour but la formation intégrale de la personne humaine ayant en vue sa fin dernière en même temps que le Bien commun de la société[1] » Cette expression est historiquement située dans la filiation de la philosophie de Jacques Maritain avec son Humanisme intégral, mais aussi dans sa série de conférences sur l’éducation[2]. L’éducation est intégrale à partir du moment où on peut y intégrer un principe d’unité et donc une finalité qui tienne compte de la nature même de l’homme. C’est pourquoi, respectant les principes thomistes de l’anthropologie réaliste, la finalité de la vie doit se trouver dans la dimension la plus élevée de notre nature, en l’occurrence la vie spirituelle. C’est ainsi que la véritable éducation a pour finalité la plénitude de la vie spirituelle, et cette plénitude se trouve en Dieu. La fin dernière c’est l’Espérance du Salut et de la vie éternelle, cette fin étant conforme à la conception de la réussite de la vie humaine elle deviendra la mesure de tous les actes humains et par conséquent des actes éducatifs. Et en même temps que l’homme recherche à vivre éternellement en Dieu, il doit rechercher le bien politique le plus élevé, c’est-à-dire le Bien commun de l’humanité. C’est ainsi que se lient de manière intrinsèque le bien de la personne pris individuellement et le Bien commun auquel l’homme est appelé à prendre part du fait de sa nature sociale. Dans l’éducation intégrale on s’intéresse autant à la formation du corps, du cœur et de l’esprit, ou pour le dire de manière plus précise, à l’éducation de la sensibilité, de l’intelligence, de la volonté et des passions pour acquérir les vertus cardinales. Mais cette dimension naturelle de la vie humaine et de l’éducation qui mène au bonheur ne satisfait pas la soif d’éternité que l’homme découvre en lui comme la trace laissée par son Créateur. C’est alors que la dimension surnaturelle trouve sa juste place et sa légitimité en ouvrant le cœur de l’homme à une alliance avec Dieu, par grâce, qui le conduit dans la foi à envisager les rives de l’éternité comme le seul moyen d’étancher sa soif d’absolu dans l’amour du bien, du beau et du vrai. Cette dimension surnaturelle devient l’aune à partir de laquelle sont pensés tous les actes éducatifs. Cela est évidemment très exigeant car les implications sont nombreuses et tout devient éducatif. Le fruit de cette éducation est la joie, au sens où en parle saint Thomas dans la Somme théologique quand il distingue la joie du plaisir[3].

Dans l’éducation, comment situez-vous le rôle de l’école par rapport à la famille et quelles sont leurs finalités respectives ?

Les parents sont les principaux éducateurs des enfants, c’est-à-dire qu’ils sont au principe de l’éducation, c’est à eux d’en comprendre et d’en assumer la finalité spirituelle pour conduire leurs enfants sur le sentier de leur engagement et de leur épanouissement complet. Quand les parents ne parviennent pas à comprendre le sens de cette éducation alors il convient de les former pour les y aider. Mais on ne doit jamais soustraire les enfants à la juste autorité éducative de leurs parents, ni penser par principe que l’école pourra avantageusement les remplacer. Si la famille est le lieu par excellence de l’éducation d’un enfant, force est de constater que l’école et la vie sociale d’un enfant tiennent une place non négligeable dans sa croissance intégrale, c’est pourquoi l’Église interpelle régulièrement les parents pour qu’ils choisissent l’école qui sera la plus à même d’offrir cette cohérence. Et quand ce n’est pas le cas les parents sont appelés à créer les écoles qui pourront assumer cette mission. L’école doit se concentrer sur la transmission des savoirs et transmettre la culture littéraire, historique, géographique et scientifique qui permettra à un enfant de se préparer à s’engager dans la vie culturelle, sociale, économique ou politique du monde. Malheureusement, l’éducation nationale – enseignement public ou enseignement privé sous contrat – est devenue un réseau qui s’occupe davantage du « vivre ensemble » que de transmission. Les professeurs sont devenus en quelques décennies des animateurs de séances de découverte des savoirs et d’acquisition de compétences citoyennes. C’est ainsi que la formation des enseignants porte désormais davantage sur le métier que sur la discipline d‘enseignement, elle est composée dorénavant de modules de sciences de l’éducation et de didactique qui rendent les professeurs incompréhensibles dans certains cas. Il y a des exceptions heureusement, mais j’ai rencontré dans ma carrière des professeurs qui ne maîtrisaient pas leur discipline, des enseignants de français qui commettaient des fautes d’orthographe au tableau !

En contrepoint de ce qui précède et pour être tout à fait honnête, il m’est arrivé de souhaiter que les parents nous laissent éduquer leurs enfants quand je constatais qu’ils déconstruisaient le soir et le week-end ce que nous avions construit durant les journées scolaires. Nous vivons dans une société où l’école est devenue progressivement « Le » lieu et « Le » temps de l’éducation. Rares sont les familles qui assument leur rôle éducatif. C’est pourquoi il me paraît urgent de créer des écoles de parents pour leur offrir la formation et les outils éducatifs qui leur permettront de prendre conscience de leur responsabilité irremplaçable et de leur offrir les moyens de l’exercer. Par ailleurs, j’insiste beaucoup dans mon livre sur le rôle éducatif de la conjugalité heureuse. En effet, la stabilité du couple parentale est déterminante dans la qualité éducative de ce qui se vit en famille et donc dans le cœur d’un enfant. C’est là un enjeu dont l’Église, experte en humanité, devrait s’emparer avec plus de détermination. L’exemplarité des parents et des éducateurs est le ferment le plus puissant de l’éducation d’un enfant.

Comment voyez-vous l’école comme « second lieu de l’éducation » ?

L’école est le lieu de la transmission et de la formation de l’intelligence. Le rôle éducatif de l’école doit avant tout consister à créer les conditions de possibilité de cette transmission par la création d’un environnement exigeant et bienveillant. L’enfant a besoin d’étudier dans un climat apaisé pour développer son attention, mémoriser ses connaissances et acquérir des méthodes de travail. Et de tout temps l’Église est venue au secours des enfants qui souffraient de carences éducatives. Les monastères au Moyen Âge ou les congrégations enseignantes ensuite ont répondu à ce besoin avec beaucoup de zèle. Les Frères des écoles chrétiennes à la suite de saint Jean-Baptiste de la Salle, les frères maristes de saint Marcellin Champagnat, les pères salésiens de saint Jean Bosco, sont quelques exemples de ces œuvres éducatives que l’Église a vu naître en son sein au service du bien de l’homme et de la société tout entière. Aujourd’hui nos vies urbaines ou rurales ressemblent de plus en plus à ces terres de mission dans lesquelles les parents ne parviennent plus à éduquer paisiblement leurs enfants et pour lesquelles il est urgent de retrouver une offre éducative scolaire qui prenne à sa charge l’éducation intégrale des enfants. Quand Don Bosco récupère les enfants dans les rues de Turin, il les sauve du naufrage de l’errance et de la violence urbaine. Il regrette certainement que les parents n’assument pas leur responsabilité mais il n’imagine pas d’aller voir les parents en leur disant de récupérer les enfants, il préfère assumer l’urgence éducative du moment. Je crois que nous sommes aujourd’hui dans cette « urgence éducative » dont parle Benoît XVI dans son discours aux professeurs à Londres en 2010. Ce second lieu de l’éducation qu’est l’école devient de plus en plus le premier pour la majorité des enfants de France. On peut certes le regretter car cela n’est pas dans l’ordre de la loi naturelle mais c’est pourtant une mission qui nous incombe, une nécessité qui s’impose à nous au nom de l’Évangile.

Une école qui applique vos principes de l’éducation intégrale est-elle nécessairement catholique ? Quel lien faites-vous entre ces principes et la dimension catholique ?

C’est une question magnifique ! Une école qui prétend appliquer les principes de l’éducation intégrale est nécessairement animée d’une vision anthropologique chrétienne. Elle se doit d’intégrer la finalité du Salut et donc de l’intervention de la grâce. L’homme ne se sauve pas tout seul, la Foi en Jésus-Christ notre Sauveur et l’Espérance de la vie éternelle ne peuvent reposer sur la seule force de la volonté ou de l’intelligence. Rappelons-nous que le pélagianisme fut condamné encore tout récemment par le Pape François dans son Exhortation apostolique sur la sainteté[4]. C’est pourquoi il est pour moi indéniable que l’éducation intégrale, pour être vécue intégralement et en vérité doit être catholique. Les enfants accueillis dans un établissement catholique ne sont pas tous prêts à vivre pleinement le chemin de cette éducation intégrale dans sa dimension spirituelle et sacramentelle, mais tous, au minimum, sont aptes à en entendre la proposition sous la forme d’une première annonce de l’Évangile. L’éducation intégrale est en ce sens profondément missionnaire pour notre monde contemporain. Et ce n’est pas parce que les enfants sont éloignés de la foi qu’il faut les en priver. C’est même le contraire.

Au regard de vos principes d’éducation intégrale, comment jugez-vous l’enseignement catholique en France ? Que préconiseriez-vous en première urgence pour cet enseignement catholique ?

Il y aurait tant à dire ! L’enseignement catholique est devenu un « machin » au sens où de Gaulle parlait de l’ONU. Les directeurs diocésains de l’enseignement catholique se sont ainsi installés dans un rôle de préfet au service du secrétariat général, de leur ministre de tutelle et des collectivités territoriales. Ils appliquent les lois et règlements du contrat qui soumet les établissements pour obtenir des moyens financiers ou pour ne pas subir le coup de rabot fatal qui fermerait des classes ou les empêcherait d’accueillir les élèves qui frappent à la porte. Le piège dans lequel est tombé l’enseignement est composé de deux facteurs : la dérive dramatique de l’enseignement public a conduit à une stabilisation ou une augmentation des effectifs de l’enseignement catholique dans les dernières décennies. Dans le même temps l’enseignement catholique a laissé la législation évoluée pour s’immerger de plus en plus dans une logique de contrat pédagogique avec l’État. Ce mouvement en ciseau conduit les acteurs de l’enseignement catholique à manquer de vigilance sur les évolutions pédagogiques, éducatives et pastorales des établissements. Par ailleurs, la complexité administrative, financière, réglementaire, sociale et politique de l’organisation des établissements et des académies a progressivement rendu incompréhensible le fonctionnement de cette grande machine pour les évêques. Il faut ajouter à cela la logique paritaire de toutes les instances de l’enseignement catholique. Le territoire de compétence de la gestion des moyens de l’enseignement catholique est désormais l’académie, il est donc interdiocésain. Comment voulez-vous qu’un évêque puisse avoir le temps de s’y investir pour en comprendre les rouages ? Quand nos prélats ont pris conscience qu’ils perdaient le manche de la gouvernance diocésaine c’était déjà trop tard. Les quelques évêques qui ont réagi furent montrés du doigt et considérés comme des affreux réactionnaires. Il faudrait que tous les évêques aient un rendez-vous hebdomadaire avec leur directeur de l’enseignement catholique et que ce dernier ait à cœur de l’informer de tous les enjeux territoriaux.

Mais au-delà de cette urgence institutionnelle, il y a aussi l’urgence de la formation des professeurs. Il faut absolument que l’enseignement catholique reprenne la main sur la formation de ses professeurs en cohérence avec l’anthropologie éducative dont je parlais précédemment. Les instituts de formation des professeurs de l’enseignement catholique sont devenus des bastions idéologiques de la didactique et des sciences de l’éducation. Certains inspecteurs de l’éducation nationale sont horrifiés par la faiblesse du niveau de la formation dans ces instituts. Je l’ai moi-même entendu à plusieurs reprises par des professeurs dépités et par des inspecteurs quand j’étais chef d’établissement.

Mais, au risque de choquer certains évêques, ou pas, je crains que l’enseignement catholique ne soit pas réformable. Il y a certes des évêques qui n’ont jamais abandonné leur responsabilité pour l’éducation catholique dans leur diocèse, il y a des exceptions avec des établissements catholiques qui sont encore fidèles à leur mission originelle, mais ils sont rares et c’est toujours le fruit d’une indépendance et d’une résistance vis-à-vis du système. Il est urgent de créer à côté une véritable alternative à l’enseignement public et aux établissements sous contrat. Avec ce livre je souhaite créer un véritable mouvement de réflexion sur l’éducation intégrale et permettre à ceux qui ont conscience de la situation et qui veulent agir pour l’éducation et le Bien commun, de s’associer à cette démarche par la création d’établissements scolaires ou par la transformation des établissements existants. On peut imaginer que des établissements, individuellement et sans que cela vienne des structures diocésaines, fassent le choix d’adhérer à une vision intégrale de l’éducation et se mettent en chemin pour transformer leur projet pédagogique éducatif. Mais je peux témoigner de la difficulté d’y parvenir et des conséquences terribles auxquelles il faut s’attendre quand notre fiche diocésaine comporte la mention « indépendant » ou « clivant »…

Propos recueillis par Christophe Geffroy


[1] CDC 1983, n° 795.
[2] Jacques Maritain, Pour une philosophie de l’éducation, Éditions Arthème Fayard, Paris, 1959.
[3] St Thomas d’Aquin – Prima secunda – Question 31 : Le plaisir en lui-même – Article 3 : Le plaisir diffère-t-il de la joie ?
[4] Pape François, Exhortation apostolique Gaudete et exsultate, no 35 à 62.

*François-Xavier Clément, La voie de l’éducation intégrale, Artège, 2021,360 pages, 19,90 €.

© LA NEF n°335 Avril 2021

À propos Christophe Geffroy

Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).