L’ennemi est en nous-mêmes

ÉDITORIAL

Les ouvrages tirant la sonnette d’alarme sur les risques de dérives totalitaires de nos démocraties occidentales se multiplient, signe qu’il ne s’agit pas là d’un fantasme de quelques esprits illuminés mais bien d’une réalité inquiétante qu’il serait temps de prendre au sérieux. Le mois dernier sortaient trois livres de Rod Dreher, Mathieu Bock-Côté et Philippes de Villiers (1) explorant des thèmes différents, mais convergeant cependant pour aboutir à ce même constat d’un glissement progressif vers un « soft totalitarisme » pour reprendre l’expression de Rod Dreher.

Mon propos n’est pas ici de résumer ces essais que je vous invite à lire, mais de constater que les principaux dangers visant nos libertés sont endogènes et non exogènes. Le plus souvent, dans le passé, les grandes nations et les empires se sont effondrés à la suite d’attaques extérieures provenant d’entités plus puissantes. L’originalité de l’époque est que nous avons nous-mêmes fabriqué ou importé les périls qui nous guettent. Quels sont-ils en effet ? Sans prétendre à l’exhaustivité, je les résumerais en cinq points.

  1. Le mondialisme (au sens d’abolition de toute frontière pour les hommes, les marchandises et les capitaux) et la financiarisation de l’économie ont conduit à l’ubérisation de nos sociétés, couronnant le règne de l’argent roi. Et l’Union européenne, loin de nous protéger, détruit progressivement la souveraineté des nations tout en étant la seule zone économique du monde ouverte à tous. Ce mouvement profite à une petite élite hors sol – celle qui nous gouverne et tient les médias –, tandis que la majorité de la population – la « France périphérique » –, aspirant à maintenir ses racines, se paupérise. Ainsi le peuple est-il déconnecté de cette élite qui ne le représente plus et n’est pas davantage un exemple.
  2. L’idéalisation de l’Autre et la haine de soi ont des origines complexes qui remontent en grande partie à l’horreur des deux guerres mondiales et à la tentative de génocide des Juifs, le nazisme, comme le communisme, étant deux idéologies totalitaires et athées nées en Europe. La gauche marxiste a détourné ces événements historiques pour culpabiliser l’Occident face au bloc soviétique, puis s’est ralliée à l’antiracisme et aux luttes contre toutes les « discriminations » qui culminent aujourd’hui avec l’antisexisme, l’anti-homophobie, le décolonialisme, le « wokisme », etc.
  3. Outre ces folies, le progressisme, animé d’une fausse conception des droits de l’homme et de la liberté (faire ce que l’on veut en s’émancipant de toute limite), s’est attaqué à une déconstruction anthropologique méthodique et sans précédent qui a ouvert la porte aux multiples transgressions éthiques qui n’ont aucune raison de s’arrêter (la prochaine est l’euthanasie), puisqu’il n’y a plus de morale objective ancrée dans une réalité qui nous dépasse (loi naturelle) – la morale étant ce que décrète la loi positive votée par la majorité.
  4. L’immigration massive avec l’importation de l’islam qui l’a accompagnée est la conséquence des deux premiers points : l’idéologie du « sans-frontiérisme » d’une part, la culpabilité et la haine de soi, d’autre part, ont ouvert les vannes d’une immigration extra-européenne impossible à assimiler en raison de son nombre et de sa trop grande différence culturelle – surtout dans des pays en profond déclin démographique et honteux de leur modèle civilisationnel.
  5. La police de la pensée rogne toujours plus la liberté d’expression en étendant son insupportable tyrannie : elle empêche de nommer les problèmes précédents et d’en débattre sans tabou.

Ces cinq menaces majeures, c’est nous-mêmes qui les avons engendrées, par idéologie, aveuglement, lâcheté, sans qu’aucune force extérieure ne nous y oblige. Nous sommes notre propre ennemi ! – une civilisation qui en arrive là n’est pas loin de mourir. Pour en sortir, c’est donc d’une conversion dont nous avons besoin, pas d’un surcroît de puissance économique ou militaire.

Le terme conversion convient d’ailleurs particulièrement bien ici. Car je suis persuadé que l’origine des maux dont nous souffrons provient du rejet ou de l’oubli de Dieu qui caractérise nos nations européennes. Aucune société ne peut trouver des raisons suffisantes de vivre en fermant son horizon à toute transcendance. L’Église, en Europe, est au demeurant dans une situation assez proche de celle des pays qui la composent : elle aussi a ses principaux ennemis en son sein, ainsi que Benoît XVI l’avait pressenti. Et pas seulement la toute petite part de son clergé qui s’est avilie dans des crimes sexuels sur mineurs ; mais plus globalement les chrétiens tièdes que nous sommes tous trop souvent et ceux qui travaillent à miner ou relativiser sa doctrine, son enseignement, son autorité…

Christophe Geffroy

(1) Résister au mensonge (Artège) de Rod Dreher, La révolution racialiste (La Cité) de Mathieu Bock-Côté et Le jour d’après (Albin Michel) de Philippe de Villiers.

© LA NEF n°336 Mai 2021

À propos Christophe Geffroy

Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).