Paul Sugy © Romain Chetaille-Éditions du Pouvoir

Les dangers de l’antispécisme

L’antispécisme, conceptualisé notamment par le philosophe utilitarien australien Peter Singer, est ce courant de pensée qui ne fait pas de différence entre l’animal et l’homme. Paul Sugy, journaliste au Figaro, consacre un premier ouvrage fort pertinent à cette question controversée (1). Entretien.

La Nef – Votre essai porte sur l’antispécisme, vision du monde que vous considérez comme folle et menaçant l’homme d’extinction. Pouvez-vous définir « spécisme » et « antispécisme » ?
Paul Sugy – Ce sont deux néologismes, forgés par ceux qui militent pour la « libération animale » : le « spécisme » est selon eux une discrimination fondée sur l’appartenance d’un individu à une espèce. Le mot est calqué sur le modèle du sexisme et du racisme, ce qui veut dire que dans leur logique, il est tout aussi injuste de maltraiter un individu en raison de son sexe ou de sa couleur de peau, que de son appartenance à une autre espèce que celle des humains. Et logiquement, l’antispécisme correspond au refus de cette « discrimination ». Les antispécistes considèrent donc que nous sommes des animaux comme les autres : pour insister sur ce point, ils ne disent d’ailleurs pas « les animaux » mais « les animaux non-humains ».

Les antispécistes se revendiquent comme défenseurs de la cause animale : comment une position apparemment aussi vertueuse peut-elle être si dangereuse ?
L’approche est radicalement différente : défendre la cause animale, c’est considérer que l’homme a des devoirs envers les animaux du fait de sa prééminence au sein du vivant. Ce devoir lui incombe au nom d’une responsabilité naturelle, puisque dans toute la nature, on ne trouve guère que l’homme qui soit capable d’agir moralement. L’antispécisme considère au contraire que l’animal a des droits. Cette façon de raisonner peut arriver à des conclusions similaires (certains procédés d’élevage et d’abattage industriel, par exemple, apparaissent odieux, que l’on soit antispéciste ou seulement désireux de respecter les animaux), mais ce sont pourtant deux façons presque contradictoires de considérer les animaux… et donc les hommes.

Pourquoi, vous, personnellement, vous penchez-vous sur une question qui semble particulièrement vous inquiéter ?
J’ai découvert l’antispécisme au cours de mes études rue d’Ulm : beaucoup de normaliens, élèves ou professeurs, sont des militants actifs de cette cause. Un cours de philosophie dispensé à l’ENS se proposait même d’explorer la symbiose entre le vivant humain et non-humain, allant d’ailleurs jusqu’à inclure les robots et les fantômes dans cette seconde catégorie… L’antispécisme a le vent en poupe dans les universités, même si son arrivée en France est un peu tardive par rapport à l’audience qu’il trouve dans le monde anglo-saxon. Son projet n’est pas inquiétant, mais terrifiant : il s’agit de déconstruire la notion d’humanité pour annihiler, sur le plan intellectuel, la frontière entre l’homme et l’animal. Ce projet a déjà été mené à bien en ce qui concerne la différence des sexes, puisque l’on enseigne désormais partout (et plus seulement dans les universités, mais aussi les lycées, les collèges… et jusqu’aux crèches !) qu’elle est une construction sociale, un artifice. Lorsque des mouvements se sont levés pour protester contre le triomphe des études de genre, il était trop tard : on votait déjà des lois fondées sur cette idéologie. Je crois qu’il faut prendre l’antispécisme au sérieux dès à présent, avant que sa victoire ne soit inéluctable : il en va de la survie de notre civilisation.

Ce type d’idéologie présente-t-elle un danger totalisant ou même totalitaire ?
Totalisant, oui, au sens propre, puisque l’antispécisme est une véritable révolution. Imaginez que demain, tous les animaux doués de sensibilité soient reconnus comme des sujets de droit : c’est ce que réclament d’ores et déjà d’éminents juristes en France. Non seulement bien sûr nous devrons renoncer à la viande, à la laine, au cuir… comme à tout produit nécessitant l’exploitation d’animaux ; mais il faudra aussi donner aux animaux de nouvelles institutions, garantes de leurs droits. Tout ceci est exposé dans un ouvrage devenu un best-seller au sein de la mouvance antispéciste : Zoopolis, de Will Kymlicka et Sue Donaldson. Les auteurs vont jusqu’à imaginer une scolarisation des animaux domestiques – pourquoi pas une sécurité sociale ?
Totalitaire, ensuite, parce que les antispécistes se situent sur le terrain de la morale. Or dès lors qu’ils considèrent que les éleveurs ou les chasseurs commettent des meurtres, il ne s’agit pas seulement pour eux de s’abstenir de manger de la viande, mais d’empêcher que ces « crimes » soient perpétrés. Ils continueront de lutter jusqu’à ce qu’ils aient imposé leur mode de vie à l’ensemble de la société. C’est le propre du totalitarisme : imposer à toute la collectivité, au besoin par la contrainte, des règles politiques et morales fondées non plus sur le droit naturel accessible à chacun par la raison, mais sur une idéologie qui par définition ne peut donc souffrir ni discussion, ni contradiction.

Vous écrivez que l’antispécisme déteste les religions monothéistes, et en particulier le christianisme : pourquoi ?
Aussi loin que l’on remonte dans l’histoire européenne, les penseurs du végétarisme sont presque toujours des adversaires déclarés de la religion et du pouvoir. C’est d’ailleurs une thèse qu’a très clairement illustrée un fin connaisseur de l’histoire du végétarisme, Renan Larue (lui-même zélé promoteur du véganisme et adversaire déclaré de l’humanisme) : du refus des pythagoriciens à offrir l’holocauste aux dieux, au végétarisme brahmanique d’un Voltaire en passant par les hérétiques cathares qui s’astreignaient à un régime austère et sans viande, le végétarisme est presque toujours un geste blasphématoire. Je me demande d’ailleurs si, au fond, la satisfaction d’être en rupture avec les codes et les traditions n’est pas l’un des plus puissants ressorts psychologiques de l’antispécisme aujourd’hui.
Renan Larue va plus loin et soutient que « le végétarisme est un antichristianisme » ; en quoi je crois qu’il a raison, mais pour des raisons plus profondes que celles qu’il avance. Certes le judéo-christianisme tolère la consommation de viande depuis l’alliance avec Noé, et le Christ lui-même a consommé la chair des animaux. Mais il me semble que ce que reproche d’abord l’antispécisme au récit biblique, c’est l’affirmation, spéciste entre toutes, d’une ressemblance entre l’homme et Dieu. J’essaie de montrer dans ce livre que l’antispécisme est un avatar du matérialisme, c’est-à-dire d’une pensée qui nie, au fond, l’existence de toute forme de vie spirituelle : le principe moral absolu défendu par l’antispécisme est le refus de la souffrance (au sens purement physiologique, et même neurologique). Aux yeux de ses adeptes, les individus vivants ne sont pratiquement qu’un tas de cellules – quand au contraire le christianisme voit Dieu incarné dans chaque être humain. Ce sont deux anthropologies diamétralement opposées. Or si la foi chrétienne a été réduite depuis peu à peau de chagrin, force est de reconnaître que la vision chrétienne de l’homme continue d’innerver nos représentations collectives. Que l’anthropologie chrétienne ait survécu à la chrétienté occidentale, voilà qui insupporte les antispécistes, héritiers en cela d’une vision marxiste des rapports entre individus : l’animal est pour eux le prolétaire du XXIe siècle et la religion, comme toujours, est cet opium qui nous fait consentir aux rapports de domination qu’ils dénoncent.

Vous indiquez aussi que ces organisations pratiquent « l’instrumentalisation de la Shoah » : de quoi s’agit-il ?
Jamais avares de comparaisons saugrenues, les antispécistes aiment rappeler que l’élevage est un crime abominable, au point que certains y voient même « un éternel Treblinka », une réitération continuelle de la politique d’extermination nazie. Est-il besoin de commenter ce qu’une telle analogie contient d’indécent et de grotesque ?

Alors, « l’antispécisme n’est qu’une simple affaire de steak » ou pas ?
Certainement pas. Je n’ai pas écrit ce livre pour faire l’apologie de la viande, et je pense même qu’il existe de bonnes raisons (écologiques ou sanitaires par exemple) d’en réduire sa consommation. Le mode de vie végan est simplement la conséquence la plus visible de l’antispécisme, mais le triomphe de ces idées signifierait surtout la victoire absolue d’un rationalisme nihiliste et misanthrope. Dans le monde fantasmé par les antispécistes, il y aurait certes encore des hommes, mais l’homme n’existerait plus : la condition humaine, dans sa dimension spirituelle, serait définitivement abolie.

Propos recueillis par Matthieu Baumier

(1) Paul Sugy, L’Extinction de l’homme. Le projet fou des antispécistes, Tallandier, 2021, 210 pages, 17,90 €.
Sur cette question, voir aussi :

  • Jacques Ricot, Qui sauver ? L’homme ou le chien ?, Mame, 2021, 220 pages, 16,90 €.
  • Alain de Benoist, La place de l’homme dans la nature. Réponse aux antispécistes, La Nouvelle Librairie, 2020, 178 pages, 14,90 € (cf. recension de ces deux ouvrages en page 34).

© LA NEF n°337 Juin 2021

À propos Matthieu Baumier

Auteur d'essais, L’Anti Traité d’Athéologie (Presses de la Renaissance, 2005), La démocratie totalitaire (Presses de la Renaissance, 2007) et de romans, Les apôtres du néant (Flammarion, 2002), Le manuscrit Louise B (Les Belles Lettres, 2005). Collaborateur de La Nef, il écrit également dans diverses revues, dont Causeur, La revue Littéraire ou L'Incorrect. Il est aussi poète (Le Silence des pierres, Le Nouvel Athanor, 2013).