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Retour sur l’assimiliation

On pourrait croire à une provocation pour la société d’aujourd’hui, pour la société médiatique dont on connaît l’influence ! Pourtant c’est avec passion que l’on suit Vincent Coussedière dans son analyse et sa critique de ce qu’il appelle « l’idéologie migratoire » (1). Quelles sont les causes de la situation actuelle sur le sujet délicat de l’appartenance au pays France ? Comment – alors que les migrations sont importantes – peut-on devenir Français ? Et bien évidemment qu’est-ce que cela peut vouloir dire de devenir Français ?
L’actualité offre toute leur légitimité à ces questions et la grande pauvreté des débats invite à rejoindre les philosophes à la suite de Vincent Coussedière. Définir ce qu’est l’immigration avant d’en étudier les conséquences ou ses modalités de prise en compte. User de l’étonnement, cher à Aristote ou à Kant, pour sortir des idées toutes faites qui nuisent à l’analyse, idées toutes faites qu’il qualifie d’idéologie et définit ainsi : « l’idéologisation du phénomène migratoire consiste à gommer ces deux caractéristiques essentielles de l’immigration : le caractère étranger de l’immigré et la nature de son projet d’installation. »

Le rôle de Jean-Paul Sartre
Comment cette dynamique s’est-elle initiée ? Comment s’est-elle développée ?
L’auteur évoque les grands témoins et acteurs de la marginalisation de la France à l’aurore de la Deuxième Guerre mondiale et du sursaut de celle-ci au lendemain de la guerre comme grande puissance du monde, le vif débat d’idées de l’époque et l’affrontement politique entre deux visions du monde.
À ce titre, il convoque surtout Jean-Paul Sartre, convaincu que sa pensée a été mal analysée, donc aussi son rôle et son influence. Pour l’auteur, en effet, Jean-Paul Sartre a mis en œuvre un processus en trois étapes : la mise en place d’un verrou affectif suivi d’un verrou théorique puis d’un verrou médiatique et juridique.
Que la pensée de Jean-Paul Sartre et l’influence de ce dernier soient les principales responsables, qu’il n’en soit qu’un prophète ou le simple témoin, ne retire rien du constat d’un basculement idéologique de l’après-guerre et d’un tournant de la civilisation occidentale qui conduit à la situation d’aujourd’hui.
Sartre est finalement le symbole de l’homme refusant ses responsabilités et accusant l’autre – en l’occurrence son pays – d’avoir cautionné l’inacceptable. L’homme moderne a refusé de reconnaître sa lâcheté, plus ou moins collective, a désigné sa mère patrie comme un bouc émissaire. Cela dure depuis 50 ans.
L’auteur constate cependant que cette honte de la nation n’est plus opérante pour les jeunes générations. Fort de ce constant, sur la base de l’analyse historique de l’idéologie migratoire, l’auteur propose des pistes de réflexion pour que l’homme, animal social par nature, puisse redéfinir des modalités de se déployer sans être obligé ni de s’assimiler à l’étranger comme certains le promeuvent telle une évidence indépassable, ni de réagir de façon identitaire, réaction qu’il appelle à dépasser dans un appel vibrant.
Il propose de travailler à restaurer la grandeur de la France, dans un projet devant mobiliser tous les Français autour des mœurs que nous voulons pour notre pays, dépassant la simple référence à une citoyenneté, concept limité et dévoyé.
Selon lui, le concept d’identité est figé et ne permet pas de retrouver une vitalité et une fierté qui nous a permis à plusieurs reprises de revenir dans le concert des nations. « Une grandeur intensive, et non une grandeur extensive », grandeur spirituelle selon les propos de Romain Gary, ou celle redécouverte par Charles Péguy sur les routes de la Beauce lorsqu’il marchait vers Chartres.

Une proposition surprenante et provocante
L’auteur termine sa réflexion par une proposition surprenante ou provocante : il nous faut assumer « l’exclusion inclusive » des étrangers. Autrement dit, nous ne pourrons réellement accueillir des étrangers que s’ils le sont effectivement – donc de facto « exclus » à l’origine. Ce statut pourrait évoluer si leur modèle culturel, trop éloigné du nôtre, les conduisait à vouloir le faire évoluer pour rejoindre ce « nous » – qui reste à incarner en plénitude (à travers l’élégance et la galanterie française par exemple) – pour être pleinement « inclus » et donc s’assimiler à la France. Ce « nous » pourvu d’une âme, devra susciter le désir et l’amour. Un « nous », qui ne peut se dissoudre dans un indistinct (un plus petit commun dénominateur) qui laisserait tout le monde apatride.
Est-ce le sens de l’appel vibrant d’Albert Camus en 1957 : « chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »

Eric Mestrallet

Éric Mestrallet est fondateur délégué d’Espérance Banlieues.
(1) Vincent Coussedière, Éloge de l’assimilation. Critique de l’idéo­logie migratoire, Éditions du Rocher, 2021
(cf. notre article sur ce livre, cliquez ICI).

© LA NEF n°337 Juin 2021

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