Numérisation : l’exemple chinois

La Chine est d’ores et déjà un État de surveillance numérique. Xi Jinping concentre aujourd’hui
bien plus de pouvoir que Mao autrefois. Avec le numérique, la Chine réinvente le totalitarisme,
en le fondant sur la surveillance complète et constante de chaque individu. Elle développe dans le même temps l’intelligence artificielle dans tous les domaines, y compris l’agriculture.

À quel moment un État fondé sur la surveillance touche-t-il à la « perfection » ? Dès l’instant où il peut observer des citoyens qui assurent eux-mêmes leur propre surveillance ? Sans doute. Le monde évolue vers ce modèle. De façon discrète et soft en Occident, où chacun de nous contribue à la surveillance de lui-même, par exemple en téléchargeant des applications. De façon plus directe en Chine où l’État est un œil invisible partout présent, une sorte de réalisation a posteriori de la prison panopticon de Bentham.

Le totalitarisme numérique
La Chine que nous pensions connaître n’existe plus. Elle a disparu au profit d’un pays neuf, caractérisé par une surveillance de sa population avec des moyens inégalés. La question de la surveillance de la population chinoise par le parti communiste (PCC) est au cœur de l’excellent livre de Kai Strittmatter, Dictature 2.0. Quand la Chine surveille son peuple et demain le monde (1). Strittmatter écrit que « le système de surveillance chinois fonctionne à l’électricité ». L’électricité permet le numérique et le développement de l’intelligence artificielle (IA). Celle-ci est le socle de la nouvelle révolution industrielle, largement engagée et qui pourrait conduire la Chine sur le toit du monde dans nombre de domaines.
L’IA n’est pas une technologie parmi d’autres. L’IA est « la force qui applique des algorithmes à toutes sortes de données numériques et qui propulsera à l’avenir toutes les branches de l’industrie et de nombreux aspects de la vie privée. […] Et à l’aide de laquelle, aujourd’hui, on réinvente aussi l’État totalitaire » (Kai Strittmatter). Le monde est en passe de basculer dans un autre univers, celui de l’IA, un univers où la Chine est déjà en pointe. Et elle applique la force qu’est l’IA à ce secteur fondamental qu’est l’agriculture, secteur de plus en plus stratégique à mesure que le climat se transforme.
Le parti communiste chinois a fixé un horizon numérique : devenir la puissance dominante en matière d’intelligence artificielle d’ici à 2030. Demain. Si l’IA a été inventée en Occident, son avenir s’écrit en Chine. Un avenir qui commence avec la surveillance de la population. L’un des premiers secteurs auxquels le parti communiste chinois a décidé d’appliquer l’IA est la sécurité et la surveillance des gens, par le développement des technologies liées à la reconnaissance faciale, dont les caméras et la vidéo numérique. Elles sont utilisées par la police pour surveiller le métro dans les grandes métropoles chinoises, par les universités pour contrôler l’identité et la présence des étudiants, dans les rues, pour repérer les conducteurs sans permis – comme à Shanghai. Dans nombre de collèges, des caméras contrôlées par des IA observent les élèves, signalant tout adolescent piquant du nez ou rêvassant.
Ce mode de surveillance s’étend peu à peu à tout le pays. Dans plus de vingt villes, la Chine a mis en place un « permis citoyen » ou « crédit social ». Surveillés en permanence dans tous les recoins de leur ville, les citoyens doivent adopter des comportements civiques modèles. Être repéré en train de traverser une rue sans respecter la signalisation, faire un excès de vitesse… beaucoup d’actes entraînent un retrait de points du « crédit ». Or, ce « permis » est utilisé pour attribuer les logements, les places en crèches ou dans les écoles. Il donne accès ou pas à divers emplois. Le système est fondé sur des bonus et malus décernés par le « Bureau de la fiabilité ». L’IA est utilisée en Chine comme outil de contrôle total des consciences. Elle est d’ores et déjà l’outil principal des totalitarismes contemporains.

Le numérique et l’intelligence artificielle étendus à l’agriculture
L’agriculture n’a jamais cessé d’être un enjeu politique mondial fondamental, une condition de la puissance des nations. Les nouveautés technologiques et le numérique redessinent l’agriculture dans le monde entier, et dans ces domaines la Chine a pris de l’avance. D’après l’OCDE, « la première culture entièrement robotisée, sans intervention humaine du semis jusqu’à la récolte, a été récoltée en 2017 et a marqué un tournant dans l’agriculture numérique, parfois nommée “agriculture intelligente” ou “e-agriculture”. Les technologies numériques – internet, les technologies et appareils mobiles, l’analyse de données, l’intelligence artificielle, les applications et services fournis par voie numérique – sont en train de transformer l’agriculture et le système alimentaire. Les exemples abondent à différents niveaux de la chaîne de valeur agroalimentaire : l’automatisation des machines agricoles permet un réglage précis des apports en intrants et réduit la demande de main-d’œuvre, les données de télédétection et télémesure par satellite et les capteurs in situ permettent une surveillance plus précise et moins onéreuse de la croissance des cultures et de la qualité des terres ou des ressources en eau, et les technologies de traçabilité et services logistiques numériques offrent la possibilité de rationaliser les chaînes d’approvisionnement agroalimentaires tout en apportant une information fiable aux consommateurs ». L’OCDE voit d’un bon œil cette orientation des politiques agricoles.
La Chine est un élément mondial moteur de l’évolution numérique de l’agriculture. Elle produit 20 % de l’alimentation mondiale. Première puissance agricole du monde, la Chine produit 18 % des céréales, 29 % de la viande et 50 % des légumes. Elle est le plus important producteur mondial de porc, de blé, de riz, de thé, de coton et de poisson. Pourtant, le revenu des agriculteurs demeure faible (1200 dollars annuels). Ils ne vivent qu’à moitié de leur métier et sont obligés de se tourner vers un travail à temps partiel. Ce qui pourrait changer la donne ? Le développement en cours des technologies numériques dans les campagnes, via le smartphone. Un outil qui permet aux agriculteurs d’accéder en temps réel aux données dont ils ont besoin et qui devrait rendre l’agriculture chinoise encore plus productive.
De nombreuses plateformes de vente en direct se sont développées durant la pandémie, en Chine. Les IA de ces plateformes définissent les profils des utilisateurs, directement utilisables par un agriculteur qui peut alors cibler son « client ». Par ce biais, les agriculteurs s’émancipent des distributeurs habituels et augmentent leurs revenus. L’agriculture chinoise est donc en voie de transformation, d’autant que 71 % des Chinois ont un accès à internet, que le pays organise son passage au « yuan numérique » et que l’État développe l’IA et la technologie blockchain. En France, une commission de l’Assemblée nationale a donné une définition de cette dernière (2018) : « Une blockchain est un registre, une grande base de données qui a la particularité d’être partagée simultanément avec tous ses utilisateurs, tous également détenteurs de ce registre, et qui ont également tous la capacité d’y inscrire des données, selon des règles spécifiques fixées par un protocole informatique très bien sécurisé grâce à la cryptographie. » Une technologie supposée rapide, efficace, sécurisée, rentable, permettant de forts gains de productivité.
C’est cette technologie, associée à l’intelligence artificielle, que la Chine développe pour son agriculture. Par exemple, l’agriculture automatisée, avec des drones utilisés pour pulvériser efficacement les pesticides. Une fois que tous les segments du secteur primaire auront été mis en liens par le numérique et que les agriculteurs chinois utiliseront massivement les plateformes blockchain, alors ils auront une visibilité complète sur leurs besoins et ceux de leurs consommateurs.
La Chine avait déjà réussi l’exploit de nourrir 21 % de la population mondiale avec seulement 9 % des terres arables et 15 % des ressources mondiales d’eau douce. Pour ce faire, elle utilise 30 % des engrais mondiaux. Le développement de l’IA et de la technologie blockchain est un élément parmi d’autres de la vision du monde de l’actuel pouvoir politique chinois : un monde chaotique perçu comme une opportunité pour prendre le leadership face aux États-Unis et à l’Occident. C’est en marche.

Matthieu Baumier

(1) Deux ouvrages récents à lire pour comprendre la Chine actuelle :

  • Le premier est essentiel : Kai Strittmatter, Dictature 2.0. Quand la Chine surveille son peuple (et demain le monde), Tallandier, collection Texto, 2021, 464 pages, 11,50 €.
  • Un peu plus ancien mais centré sur la « sino-mondialisation » et toujours très largement d’actualité : Sophie Boisseau et Emmanuel Dubois de Prisque, La Chine e(s)t le monde. Essai sur la sino-mondialisation, Odile Jacob, 2019, 300 pages, 23,90 €.

© LA NEF n°337 Juin 2021

À propos Matthieu Baumier

Auteur d'essais, L’Anti Traité d’Athéologie (Presses de la Renaissance, 2005), La démocratie totalitaire (Presses de la Renaissance, 2007) et de romans, Les apôtres du néant (Flammarion, 2002), Le manuscrit Louise B (Les Belles Lettres, 2005). Collaborateur de La Nef, il écrit également dans diverses revues, dont Causeur, La revue Littéraire ou L'Incorrect. Il est aussi poète (Le Silence des pierres, Le Nouvel Athanor, 2013).