Pèlerinage de Chartres 2017 © Notre-Dame de Chrétienté

Les «tradis» : l’enquête de La Nef

Une minorité vivante et diverse

Nous avons interrogé tous les responsables de France où se célèbre une messe en forme extraordinaire, afin de présenter une photographie aussi précise et fiable que possible du nombre de fidèles attachés à cette liturgie. La plupart ont répondu (totalisant 192 lieux de culte), qu’ils soient ici chaleureusement remerciés (le tableau ci-dessous présente les résultats de l’enquête par diocèse). Petite analyse.

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Qu’est-ce qu’un « tradi » ?

Qu’ils soient des habitués de longue date ou fraîchement convertis, les fidèles appartenant à la mouvance traditionnelle pratiquent la forme extraordinaire du rite romain (FERR) de manière assez variable. On peut les distinguer en trois catégories (plus une).
Ceux qui y ont un enracinement exclusif.
Certains pratiquent, sauf exception, la forme extraordinaire systématiquement et ce pour la messe et toutes les activités spirituelles. Ils représentent plus de la moitié d’une assemblée dominicale en FERR. Ce sont eux (et souvent eux seuls) que les autres fidèles du diocèse identifient aux tradis : « ceux que l’on ne voit jamais, qui vivent en vase clos, etc. »
Ceux qui y viennent régulièrement.
Un certain nombre de fidèles conjuguent leur pratique de l’ancienne messe avec la messe en paroisse, en semaine, le dimanche ou pour telle activité spirituelle. Ici, toutes les proportions existent. (Pour notre enquête, nous en avons fixé le seuil à une fois par mois.) Cette catégorie n’est pas toujours considérée par le reste des diocésains comme tradi : « ceux-là, c’est pas pareil, on les connaît ».
Ceux qui trouvent là un enracinement spirituel (entre bien d’autres).
Enfin s’y ajoutent des fidèles qui ont dans la messe traditionnelle un enracinement substantiel mais pratiquent habituellement la forme ordinaire. C’est le cas notamment de ceux qui choisissent une activité régulière avec la FERR : scoutisme, catéchisme, école (hors contrat), pèlerinages, etc. Cette catégorie n’est en général pas considérée comme appartenant à la sphère tradie par les autres catholiques.
À ces trois catégories, s’en ajoute une quatrième, qui a sans doute une certaine importance, mais qui n’est pas quantifiable (et n’apparaît pas dans notre enquête) : ce sont les tradis de cœur mais qui ne pratiquent pas ou plus la FERR et ce pour des motifs divers et variés : éloignement géographique, divergences de vues, habitude d’aller au plus près, grand âge, paresse, tiédeur… Ils ont souvent gardé comme lien avec le monde tradi, outre l’assistance très ponctuelle à la messe, quelques abonnements et le denier du culte !
Voilà pourquoi notre questionnaire s’articule en 3 colonnes :
– Le nombre habituel de fidèles chaque dimanche.
– Le nombre élargi de fidèles qui pratiquent régulièrement (au moins une fois par mois) le dimanche.
– Le nombre global de fidèles : s’y ajoutent ici ceux qui, sans pratiquer habituellement la FERR le dimanche, bénéficient régulièrement de la messe en FERR (catéchisme, école, scoutisme, etc.).

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En lançant notre enquête, nous pensions qu’il serait parfois difficile d’obtenir une réponse de la part de prêtres surchargés et habitués à rester discrets sur ces questions délicates. Mais il faut avouer qu’à de rares exceptions près, la plupart des prêtres interrogés – qu’ils soient diocésains ou de communautés – ont été très collaboratifs… parfois même très heureux que quelqu’un s’intéresse un peu à leur ministère ! Voici quelques éléments qui ressortent de cette enquête.

Prêtres diocésains & communautés traditionnelles
On compte en France environ 250 lieux de culte, d’inégale importance, offrant régulièrement la liturgie selon la forme extraordinaire. La moitié sont tenus par des prêtres diocésains (dont un certain nombre issus de communautés traditionnelles) et l’autre par des prêtres appartenant à des communautés traditionnelles (principalement la Fraternité Saint-Pierre et l’Institut du Christ Roi), qui s’occupent ainsi de plus de deux-tiers des fidèles.
Les diocèses, rechignant parfois à puiser dans leurs forces vives, peinent à trouver un prêtre disponible. Sachant en outre qu’il n’est pas facile de passer sans cesse d’une forme à l’autre – chacune ayant son « ethos » propre (1) – et de mener ainsi de front un double ministère liturgique. C’est la raison pour laquelle, dans la vie du prêtre, il y a inévitablement une forme dominante.
Pour toutes ces raisons, les diocèses se tournent volontiers vers les communautés traditionnelles. Elles assurent alors une continuité dans ce ministère, en étant en syntonie avec les aspirations des fidèles. C’est sans doute ce qui les rassure grandement, tandis qu’ils sont parfois contrariés d’être soumis aux aléas des nominations de prêtres diocésains, pleins de bonne volonté, mais ayant parfois du mal à comprendre et à aimer ces brebis un peu différentes qui leur sont confiées (par exemple, l’un d’entre eux nous faisait part de son incompréhension devant l’attachement de ses fidèles à communier dans la bouche, même en temps de Covid…).

Une petite minorité de catholiques
Représentant environ 4 % des pratiquants (7 % en y ajoutant les fidèles de la Fraternité Saint-Pie X), les traditionalistes sont une petite minorité de l’Église qui est en France. En outre, ils se répartissent dans les diocèses selon une grande diversité : s’ils sont bien présents en quelques endroits (15 % dans le diocèse de Versailles, 12 % dans le diocèse de Carcassonne, 11 % dans les diocèses d’Avignon ou de Laval, 10 % dans celui de Toulon), ils sont quasi-inexistants ou tout du moins invisibles dans d’autres (Viviers, Châlons-en-Champagne, Langres, Amiens, etc.). Avec les chiffres donnés ci-contre, chaque diocèse pourra en calculer l’exacte proportion.
Cette grande disparité repose non seulement sur l’importance de la demande (on le voit par exemple avec le diocèse de Versailles), mais aussi sur le nombre de lieux dédiés à cette liturgie (celui de Toulon avec une quinzaine d’offres est atypique). Mais inversement, cela signifie aussi, spécialement dans les diocèses peu pourvus en lieux de messe traditionnelle, qu’une proportion non négligeable de fidèles tradis ne sont pas comptabilisés dans notre étude car n’ayant pas de lieu à proximité. Ils se rabattent alors soit vers les paroisses soit, dans une moindre proportion, vers la Fraternité Saint-Pie X. À combien peut-on estimer ces fidèles ? Il est difficile de le dire. Aujourd’hui, il manque probablement une centaine de lieux (à peu près un par diocèse) pour environ 10 000 personnes qui pourraient être intéressés (2). Ainsi, compte tenu de cette frange non répertoriée, il ne semble pas déraisonnable d’estimer l’ensemble des fidèles tradis en France à environ 60 000.

Une réalité aux multiples visages
Au-delà des pratiquants réguliers qui se retrouvent chaque dimanche, nombreux sont ceux qui alternent avec la paroisse locale. Ainsi pratiquent-ils la liturgie traditionnelle, soit de temps en temps le dimanche (comptabilisés ici dans le nombre élargi), soit grâce à d’autres activités : messe en semaine, scouts, écoles hors contrat… (comptabilisés ici dans le nombre global). Ils sont ainsi nombreux à se rajouter au nombre habituel des pratiquants (environ 50 % en plus). En certains endroits, cette proportion est plus forte encore (notamment dans l’ouest parisien), sans doute en raison d’un certain déficit de messes dominicales.
Cependant, cette réalité plurielle des fidèles traditionalistes est perçue bien différemment par les diocèses et par les tradis eux-mêmes :
– Les diocèses considèrent surtout le nombre habituel des pratiquants du dimanche : par exemple, dans la synthèse de la CEF, le diocèse de Versailles annonce le chiffre de 5500, ce qui correspond très exactement au nombre habituel des assemblées dominicales. Le diocèse de Paris annonce dans cette même synthèse « entre 1100 et 1300 » : ce qui est en fait bien en deçà de la réalité (autour de 2000). Cet écart assez significatif s’explique probablement par l’oubli de certains lieux de culte… Mais en se focalisant ainsi sur le seul nombre habituel, les diocèses oublient peut-être que les fidèles ne demandent pas seulement une liturgie mais aussi toute une pastorale traditionnelle (un catéchisme traditionnel, un scoutisme traditionnel, une école aux méthodes traditionnelles, etc.).
– Les tradis, quant à eux, se comptabilisent avec tous ceux qu’ils côtoient et qui ont un lien régulier avec la forme extraordinaire (notre nombre global dans l’enquête).
Cette double manière de compter peut aussi expliquer quelques quiproquos et difficultés dans le dialogue entre les diocèses et les fidèles traditionalistes.
Sans oublier qu’au-delà des pratiquants réguliers ou occasionnels, il y a encore tous ceux (ils ne sont pas comptabilisés dans notre étude) qui côtoient ponctuellement le « monde tradi » pour des retraites, des sessions, des pèlerinages, des formations, des conférences, des groupes de couples ou de jeunes, des chorales, des camps pour enfants ou ados, des mariages, des funérailles, etc. Bref, le tradiland tient une place non négligeable dans le catholand des moins de 50 ans !

Des communautés « hors-sol » ?
La limitation des lieux où se célèbre la forme extraordinaire a pour effet d’attirer des fidèles demandeurs, qui parfois viennent de loin. Évidemment, dans ces conditions, le lien avec la paroisse locale (parfois éloignée de leur lieu d’habitation) est un peu compliqué. Et pourtant, ce « numerus clausus » est non seulement le fruit de l’histoire mais repose aussi sur un accord tacite :
– les diocèses, peu désireux qu’une telle pastorale se développe, rechignent bien souvent à ouvrir d’autres lieux ;
– les fidèles, même venant de loin, se sont enracinés dans une vie paroissiale qu’ils ne veulent plus quitter ;
– les pasteurs célébrant la forme ancienne, craignant de perdre une partie de leur communauté, sont eux aussi assez réticents à l’ouverture de lieux supplémentaires.
Évidemment, internet et les réseaux sociaux renforcent encore une vie en « vase clos » et confortent cette tentation, chez un certain nombre de tradis, de vivre un peu en marge de la vie de l’Église diocésaine… Notons cependant qu’avec les regroupements paroissiaux, ce côté « hors-sol » n’est pas l’apanage des lieux de culte tradis. D’autant plus que le « réflexe de minorité » s’étend aujourd’hui à tous les catholiques français et réunit ainsi les diverses tendances.
Ajoutons enfin que c’est un monde ouvert où certains (prêtres ou fidèles) ne font que passer quelque temps, après y avoir puisé ce qui a contribué à les construire, avant d’en faire profiter les paroisses. Quand d’autres y arrivent sur le tard, après avoir quitté leur paroisse pour divers motifs…

Une réalité ecclésiale en croissance
Pour l’observateur extérieur, le plus étonnant est que ce monde continue, inexorablement, à progresser légèrement au fil du temps. Les décennies passent et les tradis sont toujours là, chaque fois un peu plus nombreux et avec une moyenne d’âge toujours très jeune, en contraste avec certaines paroisses du monde rural ! Ainsi, tandis que s’effondrent des pans entiers de la vie de l’Église, ce monde continue insolemment de croître tout doucement.
Certes, ils sont relativement peu nombreux. Mais ils sont une minorité active et font du bruit. De plus, leurs familles sont souvent nombreuses avec un fort taux de transmission de la foi et ils fournissent un nombre élevé de vocations au regard de leur nombre. Comme l’illustrait avec un peu d’humour un prêtre diocésain : « Il en va du phénomène tradi comme d’une vague de froid : il y a l’effet réel… plutôt modeste, et l’effet ressenti… omniprésent ! » Évidemment, en considérant les courbes statistiques des uns et des autres, on s’interroge sur l’avenir. Mais à vrai dire, le principal inconnu dans tout cela n’est-il pas plutôt l’avenir du catholicisme en France ?

Pierre Louis

(1) Cf. P. Cassingena, Te Igitur, Ad Solem, 2007, p. 81.
(2) Cf. le sondage CSA demandé par « Paix liturgique » en septembre 2008 qui révèle que 19 % des catholiques pratiquants réguliers sont prêts à assister chaque dimanche à la messe « sous sa forme ancienne » si elle est proposée près de chez eux.
NB – Nous tenons à remercier les abbés Pierre Amar et Gérald de Servigny qui ont été une aide précieuse pour réaliser cette enquête et élaborer ce dossier (ndlr).

Fraternité Saint-Pie X : quels chiffres ?

Sollicitée par La Nef, la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX) n’a malheureusement pas daigné répondre à notre enquête. En 2006, une étude d’Oremus estimait le nombre des fidèles de la FSSPX à 35000 (cf. La Nef n°170 d’avril 2006). Ce chiffre est encore d’actualité et il vient d’être indirectement confirmé par l’abbé Gaud, de la FSSPX, le dimanche 18 avril 2021 à l’église Saint-Nicolas du Chardonnet, où il estimait qu’il y a, dans la FSSPX, un prêtre pour 200 à 250 fidèles (https://www.youtube.com/watch?v=KV1-k2YWbAA). – P.L.

© LA NEF n°338 Juillet-Août 2021

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