Messe célébrée selon la forme extraordinaire © Shalone-Cason-Unsplash

Les « tradis » : d’où viennent-ils ?

Rome avait lancé en avril 2020 une grande enquête auprès des évêques sur l’application du motu proprio Summorum Pontificum (2007), lequel est en passe d’être réformé par François dans un sens plus restrictif. Pour mieux connaître les fidèles adeptes de la forme extraordinaire – les « tradis » –, La Nef a réalisé une grande enquête de terrain. Avant de la présenter, bref retour sur l’histoire pour comprendre d’où vient cette mouvance dans l’Église.

Pour introduire ce dossier sur les « tradis », il convient de commencer par savoir qui ils sont et d’où ils viennent. Le « traditionalisme » a des origines qui remontent au début du XXe siècle ; dans l’acception actuelle, cependant, on qualifie de « traditionalistes » les catholiques qui vont à la messe selon la forme extraordinaire du rite romain, c’est-à-dire le rite liturgique d’avant la réforme de 1969, également nommé « rite de saint Pie V » ; il désigne également ceux qui ont opposé une critique « traditionnelle » au concile Vatican II et à cette réforme liturgique – ce ne sont pas forcément les mêmes.

Pour comprendre la situation actuelle, un petit détour par l’histoire est nécessaire.

Le concile Vatican II (1962-1965) a été convoqué et s’est déroulé dans un climat d’optimisme qui était celui des « Trente Glorieuses ». Des réformes étaient absolument nécessaires dans l’Église depuis le premier concile du Vatican (1871) demeuré inachevé en raison de l’occupation des États pontificaux par les armées italiennes, alors qu’en un siècle le monde s’était plus transformé qu’en mille ans. Ainsi que l’expliquait Benoît XVI, « trois cercles de questions attendaient une réponse » : « la relation entre foi et sciences modernes » ; « le rapport entre Église et État moderne » ; le « problème de la tolérance religieuse » et la « définition du rapport entre foi chrétienne et religions du monde » ; sans parler des questions ecclésiologiques (Vatican I s’était arrêté à la fonction du pape sans aborder celle des évêques) et exégétiques. Vatican II allait aborder tous ces sujets, avec plus ou moins de bonheur, et entreprenait ainsi de véritables réformes impliquant, selon les fines analyses de Benoît XVI, des discontinuités sur des aspects contingents tout en maintenant la continuité des principes sur les points essentiels.

Dès le concile, une minorité conservatrice s’était formée et celle-ci a contribué à réorienter certains textes, son influence a donc été réelle. Il est à noter que Mgr Lefebvre, qui appartenait à cette minorité, a voté tous les textes conciliaires, y compris celui qu’il a par la suite le plus contesté, celui sur la liberté religieuse (Dignitatis humanae, 1965). Très vite, cependant, s’est imposé un « esprit du concile », pour reprendre l’expression de Benoît XVI, largement relayé par les médias, lequel « esprit » était surtout celui de la tabula rasa et de la révolution prônées par les plus progressistes.

Sur le plan liturgique, les Pères conciliaires étaient unanimes sur la nécessité d’une réforme et la constitution Sacrosanctum concilium (SC) fut le premier texte adopté sans l’ombre d’une opposition (1963). Le pape Paul VI mit en route la réforme liturgique dès 1964 et Mgr Lefebvre lui-même fut satisfait par la première étape qui vit l’apparition de l’éphémère missel de 1965. Ce missel répondait globalement aux vœux de SC et la réforme aurait pu s’arrêter là. Sur le terrain, néanmoins, beaucoup avaient anticipé le mouvement et célébraient déjà, sans autorisation, en langue vernaculaire et « face au peuple ». Paul VI poursuivit les changements liturgiques jusqu’à la messe qui porte son nom, promulguée en avril 1969.

Une volonté de rupture

Les jeunes générations peinent à imaginer quel fut le climat de l’époque dans l’Église. Il y avait une volonté de rupture avec le passé, l’autorité était ouvertement bafouée, la foi relativisée, les dévotions populaires tournées en dérision comme les restes d’un âge obscur indigne d’un catholicisme enfin adulte et raisonnable (ce qui explique en partie la perte des milieux populaires et l’apparition d’une Église de France essentiellement issue de la bourgeoisie). Une part de la hiérarchie de l’Église de France, en partie fascinée par le marxisme, penchait ouvertement à gauche au point que le cardinal Decourtray avait dû reconnaître « une certaine connivence » entre des évêques français et le communisme (Le Figaro du 5 janvier 1990). Guillaume Cuchet, dans Comment notre monde a cessé d’être chrétien (Seuil, 2018), montre comment l’état d’esprit dominant a joué pour répandre de funestes idées telles que la fin de la pratique obligatoire, l’effacement de la notion de péché mortel, le silence sur les fins dernières comme si le salut était automatique pour tous.

La conséquence d’un tel état d’esprit fut l’effondrement du catholicisme, historique par son ampleur et sa rapidité, notamment en termes de pratique et de vocations. Le concile, explique G. Cuchet, ne fut pas responsable de cet effondrement qui s’amorce avant lui, il en fut cependant un accélérateur indéniable, non en raison de la teneur de ses textes – ces réformes étaient nécessaires et qui peut dire si la situation ne serait pas pire encore sans elles ? – mais en raison de l’esprit qui dominait alors jusque dans les plus hautes sphères de l’Église. Face à cette crise qui mettait la foi en péril, de nombreuses voix allaient s’élever en France pour en dénoncer les différents aspects : Maritain, Gilson, Bouyer, etc. ; et d’autres, plus virulents, qui allaient être les premiers représentants de la résistance « traditionaliste » : Jean Madiran avec sa revue Itinéraires, l’abbé Luc Lefèvre dans La Pensée catholique, l’abbé Coache dans Le combat de la foi, l’abbé Dulac dans le Courrier de Rome, l’abbé de Nantes dans la Contre-Réforme catholique au XXe siècle, etc.

La liturgie chamboulée

La liturgie fut la victime la plus visible des bouleversements de l’époque. En l’espace de quelques années, la messe était devenue méconnaissable, les fidèles avaient l’impression qu’on avait changé leur religion : retournement du prêtre, suppression du latin et du grégorien (que le concile préconisait de conserver), destruction de nombreux autels, désacralisation générale, etc., il y avait de quoi déstabiliser les pratiquants dont beaucoup désertèrent peu à peu les églises. La réforme a été trop ample, trop brutale, trop intellectuelle, contraire à l’essence même de la liturgie qui est censée se développer de façon organique et harmonieuse : le cardinal Ratzinger l’a qualifiée de « fabrication ». Certes, chaque changement, pris séparément, peut se justifier, car le missel de 1962 avait besoin d’améliorations bien vues par la constitution conciliaire, mais l’ensemble, tel qu’il était appliqué, opérait un cataclysme : si le nouveau missel avait été mis en œuvre dans un esprit de continuité, ce qui était tout à fait possible, sans doute les choses se seraient-elles passées bien différemment.

En réaction se forma une vive opposition à la réforme liturgique, bien avant la promulgation du nouvel Ordo de la messe (NOM) en 1969. Dès qu’il apparut que le latin et le grégorien étaient menacés se créa l’association Una Voce (1964). Nombre de « résistants » évoqués plus haut rejoignirent le « combat de la messe ». Lorsque Paul VI promulgua le NOM, deux anciens cardinaux de Curie, Bacci et Ottaviani, présentèrent au pape un Bref examen critique du nouvel Ordo Missae rédigé par un groupe où émergeait la figure du dominicain Guérard des Lauriers qui allait finir « sédévacantiste » : était particulièrement critiquée l’absence de caractère sacrificiel dans la présentation de la messe, point que Paul VI corrigea par la suite. Depuis ce Bref examen, un certain nombre de traditionalistes considèrent la « nouvelle messe » comme « équivoque » et « déficiente » – c’est encore le cas aujourd’hui, essentiellement du côté de la Fraternité Saint-Pie X.

Mgr Lefebvre et la FSSPX

C’est à la demande de jeunes gens et de séminaristes aspirant à une formation traditionnelle que Mgr Lefebvre fonde en 1970 la Fraternité Saint-Pie X (FSSPX). D’abord régulièrement érigée ad experimentum, celle-ci soulève l’hostilité de Rome quand Mgr Lefebvre, à la suite d’une visite canonique houleuse, publie en 1974 une « Déclaration » où il affirme son refus de suivre les réformes « modernistes » issues de Vatican II qui conduisent à « l’hérésie » et sa volonté de poursuivre l’œuvre de sa Fraternité quoi qu’il arrive. Dès lors, le conflit est inévitable : l’approbation donnée à la FSSPX est retirée en 1975 et, l’année suivante, Mgr Lefebvre ordonne des prêtres malgré l’interdiction de Rome et se retrouve suspens a divinis. Malgré un timide indult en faveur de l’ancienne messe en 1984 et, surtout, une tentative de conciliation menée sous la houlette du cardinal Ratzinger en 1987, Mgr Lefebvre sacre évêques en juin 1988 quatre prêtres de la FSSPX, provoquant son excommunication automatique, ainsi que celle des quatre nouveaux évêques.

Jusqu’en 2000, il y eut peu de rapports entre Rome et Écône. Le Grand Jubilé fut l’occasion d’une reprise de contact, des rencontres théologiques eurent lieu, Benoît XVI leva même les excommunications touchant les évêques lefebvristes (2009), François leur accorda la validité permanente des mariages et des confessions, mais l’accord échoua devant le refus de la FSSPX de reconnaître que le concile pouvait être interprété selon la Tradition. Le remplacement de Mgr Fellay par l’abbé Pagliarani à la tête de la FSSPX à l’été 2018 ne laisse augurer aucun rapprochement dans un avenir proche (la FSSPX compte aujourd’hui plus de 600 prêtres dans le monde).

La mouvance « Ecclesia Dei »

À la suite de la grave rupture de juin 1988, Jean-Paul II publie le motu proprio Ecclesia Dei adflicta (1988) afin de tendre la main aux traditionalistes qui ne veulent pas suivre Mgr Lefebvre dans son « acte schismatique » (n. 3 et 4). En reprenant l’esprit du protocole d’accord du 5 mai 1988 signé par Mgr Lefebvre (puis dénoncé par lui), sur les points difficiles de Vatican II, ils s’engagent « à avoir une attitude positive d’étude et de communication avec le Siège apostolique, en évitant toute polémique » (n. 1-3). C’est ainsi qu’une douzaine de prêtres et séminaristes quittent la FSSPX pour créer la Fraternité Saint-Pierre (FSSP) qui bénéficie de la faculté d’utiliser les livres liturgiques anciens. D’autres communautés, jusqu’alors dans la mouvance de la FSSPX, refusent la rupture avec Rome et vont demander à être régularisées : l’abbaye du Barroux, fondée par Dom Gérard Calvet en 1970 (ainsi que les bénédictines voisines), la Fraternité Saint-Vincent-Ferrier, fondée par le Père Louis-Marie de Blignières en 1979 et devenu « sédévacantiste ». Sans lien aucun avec la FSSPX, l’Institut du Christ Roi Souverain Prêtre, sous l’égide de Mgr Wach, est l’émanation en 1990 de l’Opus Sacerdotale, l’œuvre du chanoine Catta (1964) ayant vocation à soutenir le sacerdoce dans les temps difficiles de la crise.

D’autres communautés plus anciennes vont profiter du motu proprio Ecclesia Dei : l’abbaye bénédictine de Fontgombault (établie par Solesmes en 1948) et ses « filles » (Randol, Triors et Gaussan) – le Père Abbé de Fontgombault, Dom Jean Roy, proche de Mgr Lefebvre, avait essayé de l’empêcher de s’égarer dans une dissidence étrangère à l’esprit ecclésial et romain dont cette abbaye a toujours été un exemple ; Riaumont, crée par le Père Revet en 1958 ; les chanoines réguliers de la Mère de Dieu, fondés en 1969 sous le nom d’Opus Mariæ et installés à Lagrasse depuis 2004 (avec les chanoinesses d’Azille) ; les Dominicaines du Saint-Esprit (Pontcalec), œuvre de l’abbé Berto (1943) ; l’abbaye des bénédictines de Jouques (1967) qui essaiment à Rosans en 1991.

Enfin, d’autres communautés sont nées depuis 1988, citons notamment : la Fraternité Saint-Thomas Becket en 1988 (son fondateur est membre de l’Opus Sacerdotale et sa particularité est que leurs prêtres célèbrent les deux formes liturgiques), les Missionnaires de la Miséricorde divine en 2005, l’Institut du Bon Pasteur en 2006 (constitué par des prêtres exclus de la FSSPX).

Ces nombreuses communautés com­posent une galaxie vivante et variée (la FSSP compte aujourd’hui plus de 300 prêtres, l’ICRSP plus de 100) qui est loin d’être homogène : si l’attachement à la forme extraordinaire du rite romain est leur point commun, il serait erroné d’y voir un bloc uni professant les mêmes positions sur tous les sujets. La plupart, cependant, sont demeurées fidèles à l’esprit du motu proprio de 1988 et non seulement reconnaissent le nouveau missel et ne rejettent pas Vatican II (1) mais, pour certaines d’entre elles, ont contribué à enrichir le débat pour interpréter les aspects les plus controversés du concile dans un sens traditionnel : sur la liberté religieuse, par exemple, point le plus sensible, les religieux de la Fraternité Saint-Vincent-Ferrier et le Père Basile Valuet, moine du Barroux, ont apporté un éclairage déterminant reconnu par Rome.

La question liturgique demeure toutefois la plus délicate et c’est sur elle que les divergences se manifestent principalement, notamment sur la question de la concélébration de la messe chrismale, souvent demandée par les évêques en signe de communion. Les débats apparaissent dès 1994 de façon non publique et conduisent à la crise de la FSSP en 1999, lorsque seize jeunes prêtres font un recours à Rome pour pouvoir célébrer ponctuellement la forme ordinaire, ce que les supérieurs de l’époque interdisaient. Dans le même temps, la Congrégation pour le Culte divin intervient par des Responsa (3 juillet 1999) qui explicitent clairement qu’aucun supérieur d’un institut traditionnel ne peut priver ses prêtres du bénéfice du droit commun et donc ne peut leur interdire licitement de célébrer la messe dans la forme ordinaire, même si leurs constitutions disent le contraire (2). Cette question est encore aujourd’hui très sensible.

En juillet 2007, Benoît XVI, très soucieux « de parvenir à une réconciliation interne au sein de l’Église », promulgue le motu proprio Summorum Pontificum qui rend droit de cité à l’ancienne messe. Il solde une vieille querelle en donnant raison à ceux qui argumentaient que le missel de saint Pie V n’avait jamais été abrogé. En effet, le pape, par un trait de génie qui le caractérise, affirme qu’il n’y a qu’un seul rite romain en deux formes, l’« ordinaire » – le nouvel Ordo de Paul VI – et l’« extraordinaire » – l’ancien Ordo, « jamais abrogé » (art. 1), qui doit « être honoré en raison de son usage vénérable et antique » (art. 1). Ce motu proprio donne à tout prêtre de rite latin la faculté de célébrer la forme extraordinaire et transfère de l’évêque au curé de paroisse la décision d’accueillir ou non un groupe stable de fidèles demandant à bénéficier de cette liturgie (clause qui n’a été appliquée quasiment nulle part).

Dans la lettre aux évêques qui accompagnait ce motu proprio, Benoît XVI appelait à un enrichissement réciproque entre les deux formes du rite romain et affirmait qu’il n’y avait aucune contradiction entre elles : « L’histoire de la liturgie est faite de croissance et de progrès, jamais de rupture. Ce qui était sacré pour les générations précédentes reste grand et sacré pour nous, et ne peut à l’improviste se retrouver totalement interdit, voire considéré comme néfaste. Il est bon pour nous tous, de conserver les richesses qui ont grandi dans la foi et dans la prière de l’Église, et de leur donner leur juste place. Évidemment, pour vivre la pleine communion, les prêtres des communautés qui adhèrent à l’usage ancien ne peuvent pas non plus, par principe, exclure la célébration selon les nouveaux livres. L’exclusion totale du nouveau rite ne serait pas cohérente avec la reconnaissance de sa valeur et de sa sainteté. »

Les préconisations de Benoît XVI ont trouvé peu d’écho, aussi bien chez les évêques que chez les responsables traditionalistes. Si des avancées sont encore nécessaires de part et d’autre, on ne peut ignorer le chemin parcouru depuis un demi-siècle et tout particulièrement depuis la rupture de 1988 qui a permis au sein de l’Église l’instauration de véritables échanges et un climat plus serein.

Christophe Geffroy

(1) Sur ce point délicat, cf. notre article « La question “tradi” dans l’Église », La Nef n°338 Juillet-Août 2021.
(2) Sans prendre parti au conflit interne à la FSSP, La Nef avait consacré un grand dossier pour expliquer la position de Rome sur cette question (cf. n°101 de janvier 2000, numéro disponible gratuitement en format PDF sur simple demande).

© LA NEF n°338 Juillet-Août 2021

À propos Christophe Geffroy

Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).