Mgr Eric de Moulins-Beaufort © Diocèse de Reims

«Servir au mieux l’œuvre de Dieu»

Mgr Éric de Moulins-Beaufort, archevêque de Reims et président de la Conférence des Évêques de France. Il répond à nos questions dans le cadre de notre dossier sur les « tradis ».

La Nef – Quelle place tiennent, selon vous, les communautés dites « traditionnelles » dans l’Église en France ?
Mgr Éric de Moulins-Beaufort
– Ces communautés regroupent souvent des jeunes familles et des jeunes gens. Certains de ces fidèles appartiennent au monde dit « de la tradition » depuis des générations, mais un nombre non négligeable se sont approchés de la foi grâce à la messe dite de saint Pie V. Les fidèles de ces communautés enrichissent donc l’Église du Christ, selon la mesure où ils consentent à être pleinement membres de la « grande » Église. « Extra Ecclesia, nulla salus », disait saint Cyprien de Carthage, en pensant non aux païens mais à ceux qui se mettaient hors de l’Église.

Ces communautés traditionnelles constituent-elles plutôt une richesse ou une difficulté pour l’Église en France ? Quelles richesses peuvent-elles apporter ? Quelles difficultés occasionnent-elles ?
Elles sont tout à la fois une difficulté et une richesse. Leurs exigences liturgiques compliquent la vie concrète des diocèses, les instituts concernés ont développé des parcours de formation sur lesquels nous, évêques, avons du mal à veiller. Mais lorsque ces communautés acceptent de participer aux événements structurants de la vie d’une Église particulière, lorsqu’elles comprennent que la mission consiste à vivre du Christ dans le monde tel qu’il est et qu’elles n’entretiennent pas l’illusion que le monde d’avant pourrait revenir, elles apportent la beauté de la messe selon le missel de saint Pie V dont l’Église a vécu pendant des siècles et qui a une certaine force pédagogique.

Que suggérez-vous pour améliorer l’accueil, les relations et l’intégration de ces communautés traditionnelles dans les diocèses ?
Aujourd’hui, en beaucoup de lieux, les prêtres de plusieurs communautés Ecclesia Dei participent volontiers aux rencontres diocésaines et se trouvent alors bien accueillis par les prêtres diocésains. Tout prêtre ayant une mission dans un diocèse appartient à l’unique presbyterium de celui-ci. Réfléchir ensemble aux défis de l’évangélisation, travailler pour de vrai en théologie et en philosophie, accepter des ministères auprès de tous les fidèles et pas seulement des fidèles de la forme extraordinaire, sont des voies prometteuses.
Du côté des fidèles, participer aux événements du diocèse (messe chrismale, ordinations, pèlerinages) en acceptant de célébrer la Messe avec la totalité de l’Église, participer aux formations diocésaines, prendre en charge des cours Alpha, servir les pauvres et les malades sans transporter auprès d’eux les différences de sensibilité sont des chemins d’unité. Cela suppose de la part de l’Église diocésaine de soigner la liturgie des célébrations, de veiller au sérieux des formations proposées, d’accepter des initiatives portées par des communautés « traditionnelles ». La Tradition est l’acte même de la vie de l’Église.

Comment voyez-vous l’avenir de ces communautés traditionnelles dans l’Église de France ?
Je suis persuadé que nous allons vers une intégration plus naturelle du plus grand nombre. Mais je crains que certains groupes se durcissent dans une posture spirituelle et politique qui les coupe de la vitalité ecclésiale. Être chrétien n’est pas seulement avoir un sens religieux, aimer la liturgie et vibrer à une certaine histoire nationale. Être chrétien nous fait toujours aller là où on n’avait pas prévu d’aller.

Comment ces communautés traditionnelles et le clergé diocésain peuvent-ils œuvrer ensemble pour l’évangélisation et le bien de l’Église ?
Le missel de saint Paul VI intègre le progrès de la théologie eucharistique et de la théologie de l’Église qui s’est développé entre la crise de la Réforme protestante et le concile de Trente d’une part, le concile Vatican II et la crise où la sécularisation a placé l’humanité d’autre part. Partager ensemble ces progrès théologiques nous aidera tous à mieux comprendre ce qu’est la mission de l’Église. Tous les fidèles sont agents de l’annonce de la bonne nouvelle du salut, tous les fidèles s’offrent en sacrifice spirituel pour la gloire de Dieu et le salut du monde, et le sacrifice spirituel se vérifie toujours en ce qu’il fortifie l’unité de l’Église, comme communion dans le Christ. Bossuet, pour ne citer que lui, a bien exposé cela. Les prêtres sont porteurs de la Parole de Dieu qui sauve et pardonne et guérit et de l’Eucharistie du Christ. Le ministère ordonné est nécessaire pour garantir que nous vivons bien du Christ et dans la force de son Esprit, en servant la croissance et l’unité intérieure de l’Église qui est le Corps du Christ. C’est par l’essentiel, par le chemin le plus haut, que nous pouvons servir au mieux l’œuvre de Dieu.

Propos recueillis par Christophe Geffroy

© LA NEF n°338 Juillet-Août 2021

À propos Christophe Geffroy

Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).