Les raisons de l’abstention

ÉDITORIAL

Le principal événement du premier tour des élections cantonales et régionales est l’ampleur de l’abstention (66,7 %) qui confirme la crise profonde de notre démocratie, sujet maintes fois abordé ici. Cette abstention n’est pas un accident, puisqu’elle ne cesse d’augmenter, élection après élection, en proportion du type de scrutin envisagé.

Il est vrai que l’« offre politique » n’est guère attrayante et ne se renouvelle pas beaucoup. À écouter ou lire la plupart des candidats, le propos est assez lisse ou, lorsqu’il ne l’est pas, il relève de la rodomontade électorale dont les électeurs ne sont pas dupes. Un exemple ? Avant le vote, le discours aborde facilement le problème de l’immigration avec grande fermeté, mais les Français savent qu’il n’est jamais suivi d’effets. Même le RN de Marine Le Pen, à force de rechercher la respectabilité, en arrive à des positions très consensuelles. Le seul à émerger par ses provocations est Jean-Luc Mélenchon, mais celles-ci sont tellement énormes et choquantes qu’il s’est définitivement décrédibilisé. La déculottée du parti du Président est en phase avec la politique inexistante du personnage. Quant au « succès » de LR au premier tour, il l’est par défaut et ne masque pas les divergences inconciliables qui cohabitent au sein de ce parti, entre son aile gauche, « européiste » et libérale proche de Macron, et son aile droite, « souverainiste » et sociale proche du RN.

Voter ne change rien !

Mais tout cela relève quelque peu de la « cuisine électorale » et là ne me semble pas être la cause principale de l’abstention, même si cela a forcément joué aussi. En fait, une large majorité de nos concitoyens estime que voter ne sert à rien, puisque les choses ne changent guère quel que soit le candidat élu ; ou lorsqu’ils votent « mal », on n’hésite pas à ignorer le résultat. Et peut-être baissent-ils aussi les bras tant les problèmes à résoudre leur semblent hors de portée des recettes habituelles de nos politiques.

Des exemples ? Les Français sont très majoritairement favorables depuis longtemps à un contrôle strict de l’immigration, à une plus grande fermeté à l’égard de l’extension de l’islam et de ses revendications contraires à nos mœurs, à plus de sévérité contre la délinquance : or, quel que soit le gouvernement, de droite comme de gauche, le même laxisme, le même aveuglement se perpétuent, rien d’essentiel n’a été fait sur ces sujets depuis cinquante ans. Et quand les Français rejettent l’orientation supranationale de l’Union européenne (référendum de 2005), leur décision n’est pas prise en compte et la « construction » de l’Europe continue imperturbablement dans le même sens comme si de rien n’était !

Aucune prise sur l’avenir

Autre raison de penser que le vote ne sert à rien, nombre de changements substantiels s’opèrent en dehors du cadre national et institutionnel de la démocratie parlementaire. Chacun sait qu’une partie croissante du pouvoir est désormais à Bruxelles, entité bureaucratique, anonyme et lointaine ! Ce transfert de souveraineté est symbolisé par la suprématie du droit européen sur le droit national.

Mais ce n’est pas tout. Certains grands bouleversements sociétaux ou des mesures affectant notre vie quotidienne se sont opérés en dehors de toute consultation démocratique, ils sont l’œuvre de l’activisme de groupes minoritaires à l’influence inversement proportionnelle à leur nombre, qui parviennent à imposer leurs vues par l’intimidation, le politiquement correct, la complicité bienveillante des médias et de l’establishment, par la pression des réseaux sociaux, voire par une certaine violence. C’est particulièrement le cas pour tout ce qui touche aux « transgressions anthropologiques », avec la théorie du genre, la tyrannie des lobbies gays (s’inspirant des lobbies antiracistes) et maintenant aussi avec le wokisme, l’indigénisme, le décolonialisme, l’antispécisme, le veganisme, etc.

C’est encore le cas avec une certaine idéologie écologiste devant laquelle les autorités cèdent trop facilement (éviction des véhicules diesel des centres-villes, vignette carbone, multiplication des horribles éoliennes au bilan énergétique très discutable…), alors que ces décisions contraignantes ont un bénéfice environnemental dérisoire et que notre pays est déjà l’un des plus performants en termes d’émissions de gaz à effet de serre, grâce à l’adoption de l’énergie nucléaire.

Tout cela a un impact réel sur la vie quotidienne des Français mais échappe complètement au choix démocratique. De plus, l’institution d’une rigoureuse police de la pensée conduit à une limitation drastique de la liberté d’expression et au verrouillage du débat public : aucun point de vue opposé à la « culture de mort » n’a droit de cité dans les grands médias, sinon pour y être ridiculisé, vilipendé. Un des très rares journalistes à contre-courant comme Éric Zemmour bat des records d’audience sur CNews : réaction symptomatique de la gauche ? L’interdire d’antenne ! Telle est sa façon d’envisager la démocratie. Et l’on s’étonne que les Français boudent les urnes !…

Christophe Geffroy

© LA NEF n°338 Juillet-Août 2021

À propos Christophe Geffroy

Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).