Le clocher de l'abbaye Sainte-Marie de la Garde © DR

La charité, seule vraie grandeur

Fondé par l’abbaye du Barroux en 2002, le monastère Sainte-Marie de la Garde a été érigé en abbaye au printemps dernier. La bénédiction abbatiale du nouveau Père Abbé a eu lieu le 24 juin 2021. Entretien avec ce dernier.

La Nef – Vous venez d’être érigé en abbaye et vous-même avez reçu la bénédiction abbatiale récemment : qu’est-ce qu’un tel événement dans la vie d’une communauté comme la vôtre ?
TRP Dom Marc Guillot
– Notre monastère bénédictin de Sainte-Marie de la Garde a été élevé à la dignité d’abbaye. Cela signifie qu’une grâce toute particulière et un certain honneur enveloppent désormais ce lieu. À ce privilège insigne, la communauté doit cependant répondre par la vraie grandeur. Or, comme le Christ nous l’a enseigné, il n’y a en ce monde qu’une seule vraie grandeur : celle de la charité. Certes, le rang d’abbaye nous établit, nous fonde, nous enracine sur cette terre agenaise afin qu’en émane un certain éclat sur l’Église et sur le monde. Mais à quelle fin et pour quel but ? En saint Jean, Jésus donne la réponse : afin que nous portions le seul fruit qui demeurera ici-bas et dans l’éternité bienheureuse, le fruit de la charité. Cette charité, elle est dans le Christ Jésus, et c’est en Lui, dans une communion toujours plus profonde et passionnée avec Lui, que nous la trouverons. En outre, cette charité, il faut également que nous soyons capables de la laisser transparaître et de la dispenser auprès de tous ceux qui viennent nous visiter. Ce témoignage-là est incontournable.
Le 24 juin dernier, il y a eu aussi – en quelque sorte – la naissance d’un abbé. Bien vite après l’élection, les mots bien connus de Jésus ont fait irruption en ma mémoire : à travers le choix des frères, « c’est Moi qui t’ai choisi ». Je me suis alors immédiatement senti poussé à mettre sur les lèvres du Seigneur des paroles comme celles-ci : souviens-toi toujours que nul ne s’arroge cet honneur, mais on y est appelé par Dieu seul, par ma pure miséricorde. Tout abbé que tu es dé­sormais, tu apprendras l’obéissance par ce que tu souffriras ; rendu un peu moins imparfait chaque jour si tu es fidèle à ma grâce, tu deviendras pour ta communauté un petit instrument entre mes mains, afin que vous cheminiez tous ensemble et joyeusement, afin que vous pénétriez un jour par-delà le rideau, là où Moi, Jésus, je suis entré pour vous en avant-coureur. Et que vous me rejoigniez dans le sein du Père de toute gloire !

Bénédiction du nouveau Père Abbé le 24 juin 2021 © DR

Quels sont désormais vos liens avec l’abbaye-mère du Barroux ? Et quelles sont maintenant les différences entre les deux abbayes ?
Désormais, Sainte-Marie de la Garde jouit d’une complète autonomie. Les conditions pour cela étaient les suivantes : que la vie régulière puisse être menée en conformité avec nos Constitutions ; que l’emplacement du monastère et ses bâtiments soit adaptés pour mener notre vie bénédictine ; que l’espérance fondée de vocations sérieuses et de leur formation de manière convenable soit bien réelle ; que la communauté subvienne à ses besoins économiques. Au fil des ans, le Seigneur a bâti la communauté, l’a faite mûrir afin qu’elle puisse aujourd’hui voler de ses propres ailes. Ceci dit, il restera bien évidemment un lien familial très fort entre nos deux maisons. Nous avons tous Dom Gérard comme fondateur, nous vivons selon les mêmes Constitutions et nous restons attachés à un unique coutumier monastique. Par ailleurs, les échanges de services continueront : je pense en particulier à l’entraide dans le domaine de la formation philosophique et théologique des frères appelés au sacerdoce.
Mais, à votre question, je crois qu’il y a une réponse plus profonde et dès lors plus cruciale à donner. L’autonomie véritable, qu’est-ce donc ? C’est être désormais plus ancrés dans l’esprit de saint Benoît de façon à ce qu’il imprègne peu à peu toute notre existence ; c’est être avec cette soif au cœur que le Père soit en nous et que nous soyons en Lui ; c’est être des frères qui, à travers les joies et les croix, les offenses et les pardons, se trouvent de plus en plus accomplis dans l’unité : c’est être une communauté pour laquelle, « ne préférer absolument rien au Christ » équivaut à cette liberté de livrer sa vie pour nos frères devenus, en quelque manière, nos amis.

Cette indépendance change-t-elle quelque chose à votre identité, vos charismes ?
Comme je vous le disais à l’instant, nous demeurons avec les mêmes Constitutions. Nous envisagerions même de créer une Congrégation rassemblant nos maisons ; mais ce projet ne dépend pas uniquement de nous.
Quant aux charismes, à l’esprit de nos deux abbayes, souvenez-vous de cette parole de sagesse des anciens : « la reine fait la ruche ». Nous bénéficions effectivement de la même vie, de la même Règle, des mêmes usages, et pourtant, chaque monastère a son faciès propre. Comment en serait-il autrement puisque nous constituons, chacun pour notre part, une vraie famille. Ceci posé, du Barroux et de la Garde, c’est tout un ! Certes, ici ou là-bas, la pluviométrie n’est pas la même ; le tempérament et la personnalité des deux abbés en charge non plus ; les richesses naturelles et surnaturelles s’expriment en nos deux communautés de façon différente, et pourtant – nos amis et visiteurs en témoignent constamment : « De Sainte-Madeleine et de Sainte-Marie, c’est tout un ! »

Pourriez-vous nous faire un petit bilan historique de ce qui a été fait depuis que vous êtes arrivés à la Garde ?
Pour le dire par des repères historiques simples, il suffit de garder en tête quelques dates majeures : 2002, les débuts de notre fondation ; 2006, la bénédiction par notre évêque de notre chapelle Sainte-Foy ; 2007, le projet d’agrandissement du monastère (pour 20 moines) ; 2013, fin des travaux de cette première phase. Et aujourd’hui, avec l’érection en abbaye, l’étude architecturale de la deuxième phase, pour un monastère complet.

À ce propos, pouvez-vous nous en dire plus sur ces projets de constructions à venir ?
Notre chapelle est aujourd’hui beaucoup trop exiguë, à tel point que durant les vacances d’été nous devons ajouter une tente à l’extérieur pour accueillir les nombreuses familles venant à la messe du dimanche… Il faut anticiper également en prévoyant un nombre plus conséquent de cellules de moines, pour les jeunes à venir. Enfin, nous avons hâte d’avoir notre cloître définitif, un espace monastique si essentiel.
Compte tenu de tout cela, nous travaillons d’arrache-pied avec nos architectes et bureaux d’études afin de présenter une demande de permis de construire à la fin de cette année 2021. L’idéal serait que nous puissions donner le premier coup de pelleteuse au début de l’été prochain. Les trois ailes du cloître, une crypte, l’abbatiale… voilà le projet enthousiasmant que nous voudrions mener à terme dès que possible. Pour l’esthétique de l’ensemble, la communauté a jeté son dévolu sur un style d’architecture romane d’inspiration clunisienne. L’édifice devra, par sa simplicité et sa beauté, par sa grande pureté et ses jeux d’ombres et de lumières, élever les âmes vers le haut, mieux… vers Dieu, qui est la Beauté même et le Dieu de notre joie !

Notre monde est de plus en plus étranger à la religion : avez-vous des vocations et qu’est-ce qui pousse un jeune à demander son entrée à l’abbaye, répond-il à un « profil type » ?
Assez souvent, on nous pose la question. Je réponds alors promptement : selon vous, quel fut le « profil-type » du Collège apostolique ? À vrai dire, il serait bien difficile de répondre, tant les amis choisis par le Christ Jésus viennent d’origines si diverses, comptent des histoires et des cheminements fort différents, sont riches de dons naturels et surnaturels si particuliers, et souffrent de fragilités et travers variés ! Il en est de même pour les jeunes gens qui se sentent appelés à suivre le Seigneur à l’école de saint Benoît. Certes, il convient de discerner avec sagesse et prudence si l’attrait du candidat correspond bien à un appel de Dieu auquel Il joint sa grâce et les capacités pour y répondre. Si tel est bien le cas, le jeune frère pourra s’engager de vrai à la suite de Jésus, avec confiance et enthousiasme. À cette heure, à Sainte-Marie de la Garde, nous avons deux profès triennaux et un novice. Et nous accompagnons deux jeunes gens dans un discernement de vocation. Assurément… Dieu appelle !

Propos recueillis par Christophe Geffroy

  • Abbaye Sainte-Marie de la Garde, 47270 Saint-Pierre-de-Clairac.
  • Tél. : 05 53 66 28 20.
  • Site : www.la-garde.org/

© LA NEF n°340 Octobre 2021

À propos Christophe Geffroy

Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).