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La France et le Pacifique

Lors de leur dernière rencontre de décembre 1969, de Gaulle aurait dit à Malraux, qui le rapporte dans Les Chênes qu’on abat : « Il n’y a plus qu’à se mettre au balcon, ce n’est pas tous les jours que l’on voit s’effondrer une civilisation. » À quoi Malraux répond : « Alors la civilisation atlantique arrivera. » En réalité, la civilisation atlantique était déjà bel et bien arrivée, elle s’était même installée dès les années 20 sur le mythe du « sauveur américain » et avait quarante ans durant plus qu’abîmé l’Europe chrétienne, pour la détruire peu à peu, avec la collaboration des élites européennes des années 70 jusqu’à nos tristes jours. Cependant, à force de multiplier les guerres qu’elle perd, du Vietnam à l’Afghanistan, en passant par le Proche-Orient (où Washington ne put qu’ébranler le pouvoir de Bachar el-Assad, détruire l’Irak au bénéfice des islamistes et de l’Iran puis la Libye au bénéfice des islamistes et de la Turquie), la suprématie de « l’Amérique » a perdu de son lustre. Cinquante ans après la phrase de Malraux, ce n’est plus l’Atlantique qui est le centre du monde mais le Pacifique.

L’émergence du Pacifique
L’Europe disqualifiée, marginalisée et bientôt disloquée (après le Royaume-Uni, la Hongrie, la Pologne, les forces centrifuges s’ajoutent les unes aux autres, tandis que la salutaire alliance avec la Russie, dernière chance d’unité du continent, s’éloigne), c’est autour du grand océan lointain que s’ordonnent désormais les puissances nouvelles. Aux États-Unis, la côte ouest, et tout ce qui fait la pointe de l’univers numérique dominent Washington (c’est une des raisons de l’échec de Trump) ; de l’autre côté, la Chine, mais aussi les dragons asiatiques, Corée en tête, deviennent (en liaison étroite avec la Californie) les foyers du monde nouveau, et l’esquisse d’un idéal nouveau – l’homme augmenté, grande figure com­mune à la future culture pacifique commune, le transhumanisme. Dans un inextricable mélange de concurrences (militaires et politiques) et de partenariats (technologiques et commerciaux), les puissances du pacifique se partagent peu à peu le pouvoir sur le reste du monde. Il ne faut personne d’autre. La récente affaire du « contrat du siècle » que l’Australie avait conclu avec la France et que finalement elle n’honorera pas, témoigne que le monde anglo-saxon, Grande-Bretagne comprise, resserre les rangs – en particulier, comme cela se voit depuis trois siècles, pour en exclure cette France dont les Anglo-Saxons ont toujours voulu écarter l’influence, et a fortiori la présence Celle-ci fut, jusqu’au début de ce siècle, constante et remarquable, gagnée par d’innombrables efforts, ceux de notre Marine, de milliers d’aventuriers et d’aventures, de brillantes expéditions royales – c’était même une obsession de Louis XVI, d’où le fameux mot qu’il eût, dit-on, sur l’échafaud : « Avons-nous des nouvelles de M. de Lapérouse ? »

Le grand océan lointain
La puissance française fut longtemps solide dans le Pacifique. Nouvelles-Hébrides, Polynésie, et par-dessus tout, Nouvelle-Calédonie – la plus précieuse, pas seulement parce qu’elle est riche en ressources minières (outre le nickel, dont elle dispose à elle seule du quart des ressources mondiales, elle possède du zinc, du cuivre, du cobalt, de l’or, et autres métaux rares), mais parce que, avec les îles qui l’entourent, elle apporte à la France d’immenses richesses de fonds sous-marins, et ce domaine maritime considérable qui permet à Paris de disposer de la deuxième ZEE (Zone Économique Exclusive) mondiale – atout plus que décisif dans la perspective d’une croissance démographique telle qu’il faudra de plus en plus, au fil du siècle nouveau, recourir aux ressources des fonds sous-marins pour assurer l’alimentation de neuf ou dix milliards d’hommes. Dans le Pacifique, la France a encore d’autres atours, pour commencer notre puissance maritime propre – à renouveler certes, quand un gouvernement voudra bien s’intéresser à la puissance de la France.
Or, il semble que le Gouvernement Castex-Macron, non seulement délaisse cette carte majeure, mais la liquide : tout montre que, lors du référendum du 12 décembre prochain en Nouvelle-Calédonie – le dernier d’une longue série qui a toujours montré que les indépendantistes étaient minoritaires mais qui, cette fois, pourrait leur donner gain de cause (provisoirement d’ailleurs, car la Chine aura tôt fait de se ruer sur ce joyau et ses richesses) –, le gouvernement français prépare le largage. Pourquoi ? La question ne sera pas posée car, bien que l’échéance approche, le débat est soigneusement camouflé. De cet événement décisif et terrible pour notre avenir, on ne parle pas. Trop loin, trop compliqué. La géopolitique, on le sait, donne mal à la tête aux politiciens et aux journalistes ; elle n’intéresse que ceux qui se préoccupent de l’avenir à long terme de la France ; et ceux qui la liquident.

Paul-Marie Coûteaux

© LA NEF n°341 Novembre 2021

À propos Paul-Marie Couteaux

Écrivain, essayiste, député européen (1999-2009), chroniqueur de La Nef, il dirige Les Cahiers de l’Indépendance, revue des souverainistes de tous horizons, et est l’auteur de nombreux ouvrages dont De Gaulle, espérer contre tout. Lettre ouverte à Régis Debray (Xenia, 2010), Etre et parler français (Perrin, 2006), Un petit séjour en France (Bartillat, 2004), De Gaulle philosophe (JC Lattès, 2002).