Toujours plus de fractures

ÉDITORIAL

Sans verser dans un pessimisme catastrophiste, nous sentons tous peu ou prou que nous vivons une période nouvelle et difficile, avec de lourdes menaces à l’horizon qui font planer un climat d’incertitude et d’angoisse. Et si la crise sanitaire participe à ce climat, elle n’en est ni l’origine ni la raison principale. Celle-ci, me semble-t-il, est plutôt à rechercher dans le fait inquiétant que, partout, augmentent les divisions, s’accroissent les fractures, au point que ce qui constitue la nation, une communauté soudée par une histoire, une religion, une culture et des valeurs fruits d’une longue civilisation, tend à éclater sous les coups d’un individualisme qui est parvenu à effacer jusqu’à la notion de bien (chacun doit être libre de déterminer « son » bien) et donc forcément de bien commun.

Quatre fractures majeures

Sans être exhaustif, je citerais quatre fractures majeures pour illustrer mon propos qui, toutes, participent d’une façon ou d’une autre à l’atmosphère d’insécurité existentielle qui se développe.

– Les fractures sociales qui dessinent deux France très inégales : celle qui profite de la mondialisation – la « France d’en haut » ou les Anywhere – et brade sans vergogne la souveraineté de la nation ; et celle qui la subit – la « France périphérique » ou les Somewhere – qui a formé les gros bataillons des Gilets jaunes et alimente une partie des « anti-pass ».

Les fractures anthropologiques qui ont proliféré depuis que les philosophies modernes de la déconstruction ont évincé la vision classique de l’homme comme être créé doué d’une nature propre que l’on ne peut nier ou violer sans grave dommage, avec une limite claire fixée par la loi naturelle. La première étape a été la séparation entre fécondité et sexualité opérée par la pilule qui a contribué à mettre toutes les formes de sexualité sur le même plan et permis, ensuite, de penser la fécondité en dehors de la sexualité (1). Dans cette logique mortifère, après avoir banalisé l’avortement, on en est arrivé à légitimer le « mariage » entre personnes de même sexe, puis à nier la différence sexuelle et à permettre la fabrication d’enfants comme de simples produits, et ce n’est pas fini…

La fracture démographique, conséquence d’une chute de la natalité, en France comme dans tous les pays occidentaux, compensée aux débuts des années 1970 par une immigration de travail qui s’est vite transformée en une immigration massive jamais maîtrisée, important de fortes minorités musulmanes et quantité de problèmes insurmontables d’assimilation, d’éducation, de détresse sociale, de délinquance, etc. L’islam a ainsi formé des zones communautaristes en expansion – les « territoires perdus de la République » – où la loi française ne pénètre plus.

La fracture écologique : il ne se passe pas de semaine sans que l’on nous annonce un « chaos climatique » comme si la « catastrophe » à venir était avérée ; qu’il y ait une urgence écologique est évident, mais est-ce en infantilisant la population, en jouant sur la peur avec des discours binaires et culpabilisants que l’on va vraiment faire avancer les choses ?

La division partout

Les oppositions et les divisions ont toujours existé et sont même consubstantielles au fonctionnement d’une démocratie. Jadis, durant la « guerre froide », celles-ci n’étaient pas minces lorsqu’elles portaient sur le « choix de société » entre une gauche marxiste penchant vers l’Union soviétique et une droite libérale proche des États-Unis. Pourtant les divergences demeuraient principalement cantonnées aux aspects politiques. Aujourd’hui, celles-ci ont envahi tous les domaines, il n’est rien qui ne puisse être contesté et remis en question : tout est devenu motif à querelles, quasiment plus rien n’est stable et acquis, il n’existe plus de socle commun pour une vie en société pacifiée. L’histoire, la religion, la culture, les principes qui ont forgé notre civilisation chrétienne et plus particulièrement la nation France avec sa vision de l’homme, tout cela est remis en cause, récusé ou rejeté (par le « wokisme », par exemple), restes d’un passé obscurantiste à vite oublier.

Dès lors, divisions et fractures sont inévitables et appelées à se multiplier. La suite logique d’une telle évolution est soit la guerre civile, soit l’instauration d’un régime directif et résolu à imposer ses vues en marginalisant ou en faisant taire les récalcitrants.

N’est-ce pas dans cette voie que nous sommes déjà engagés ? Dénoncer l’avortement ou le « mariage pour tous », sujets « sociétaux » cruciaux qui devraient être au cœur des débats d’idées, s’apparente de plus en plus au délit d’opinion, on en a eu un exemple en août à l’occasion de la programmation sur C8 du film Unplanned. Il en va de même pour toutes les « avancées » qui déconstruisent l’homme méthodiquement. Ainsi se restreint peu à peu le champ de la liberté d’expression à mesure que la société se délite, signe avant-coureur d’une évolution inquiétante.

Dans ce contexte grave, les chrétiens ont un rôle primordial à jouer, certes rendu difficile par la profonde déchristianisation et leurs propres divisions, mais facilité par l’espérance surnaturelle qu’ils portent en eux.

Christophe Geffroy

(1) Cf. le remarquable texte de Benoît XVI « Rendre justice devant Dieu de la tâche qui nous a été confiée pour l’homme », in La vera Europa, livre du pape émérite préfacé par François publié en Italie et reprenant certains de ses textes sur l’Europe.

© LA NEF n°340 Octobre 2021

À propos Christophe Geffroy

Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).