La cardinal Robert Sarah © Fayard

Une lumière dans la nuit

ÉDITORIAL

Réunis en Assemblée plénière à Lourdes, les évêques de France ont voté le 8 novembre un certain nombre de résolutions, inspirées du rapport Sauvé, que nous évoquons par ailleurs. Certes, on comprend l’émotion suscitée par ce rapport – et réaffirmons ici combien il a été nécessaire en ce qu’il a donné la parole aux victimes et les a placées au centre de cette tragédie –, on comprend moins, en revanche, que ce rapport continue à être sacralisé comme intouchable, alors que nombre de ses aspects mériteraient une lecture critique, ce qui commence heureusement à être fait (1). Comment ne pas avouer, notamment, que la reconnaissance de « la dimension systémique » et de « la responsabilité institutionnelle de l’Église », notions du rapport bien vite reprises par les évêques à Lourdes, nous semble fort contestable. « L’Église », ce n’est pas que les évêques, sauf à en avoir une vision très cléricale, c’est tout le peuple de Dieu, vous et moi. Et, autant le dire franchement, je ne me sens nullement responsable de ces crimes odieux. Certes, le mot « institutionnelle » renvoie à l’institution, donc avant tout aux évêques. En attendant, tout le monde comprend « l’Église » dans son ensemble, surtout en avalisant cette « dimension systémique », alors qu’en bonne théologie elle demeure sainte et immaculée malgré les forfaits de ses représentants ici-bas. Sans doute eût-il été plus juste d’évoquer « la responsabilité institutionnelle de la hiérarchie » ou, mieux, de parler de « mécanismes de gouvernance défaillants » ! Il est cependant vrai qu’à l’instar du Christ qui a assumé toutes nos fautes, il nous incombe bien, dans le Corps du Christ qu’est l’Église, de réparer pour les membres corrompus de ce même Corps.

Le principe même d’une « responsabilité collective », toutefois, qui accable des évêques disparus et accuse aussi les évêques actuels pourtant non coupables de fautes en la matière est-elle juste ? Sans doute est-elle la conséquence de l’hypermoralisme qui s’est imposé à mesure que s’effaçait la morale chrétienne. Ce moralisme étouffant verse systématiquement dans l’anachronisme (voir le wokisme), il est incapable de contextualiser les situations et les mentalités. C’est bien sûr un grand progrès de comprendre aujourd’hui l’énormité des dégâts produits chez les victimes de pédocriminalité. Mais force est de constater que c’était moins le cas il y a encore une trentaine d’années : pourquoi ne pas en tenir compte ? Ajoutons que l’Église, ainsi que l’écrit Philippe Iribarne, n’est pas « une pièce d’un système de répression. Sa charge était d’accompagner spirituellement les coupables ». Or, « dans le rapport, il n’y a pas de pécheurs dont l’Église doive prendre soin, mais juste des défaillances d’un système de contrôle » (2).

Le cardinal Sarah : une magnifique vision du prêtre

Les évêques devraient lire le cardinal Robert Sarah : Pour l’éternité. Méditations sur la figure du prêtre (3) ; son ouvrage ne porte pas sur ces affaires, mais la façon dont il évoque la vocation sacerdotale rectifie la vision erronée de la CIASE et replace les enjeux à leur juste niveau : il donne une hauteur d’analyse qui nous fait respirer l’air pur de l’altitude.

Le Cardinal s’inquiète de l’infiltration de l’esprit du monde dans l’Église, et il en voit un signe dans « la rivalité entre les états de vie », quand les clercs jalousent les laïcs qu’ils imitent en abandonnant l’habit religieux et en investissant leur champ propre d’action (le temporel) ou quand, à l’inverse, les laïcs se cléricalisent en voulant gouverner les paroisses ou la liturgie. Cette évolution délétère s’explique quand on fait d’une charge ou d’un état de vie « un pouvoir ou un droit ». Pour remédier à cette dérive, certains préconisent de désolidariser l’exercice de l’autorité et le ministère ordonné, des laïcs, hommes ou femmes, ayant davantage de compétences managériales que des clercs. Certes, plaide le cardinal, il faut leur confier des rôles d’expertise et de conseil, « mais, au sens strict, le gouvernement dans l’Église n’est pas d’abord une expertise mais une présence du Christ serviteur et pasteur. Voilà pourquoi la fonction de gouvernement ne pourra jamais être exercée dans l’Église par un autre que par un ministre ordonné. […] Il est donc temps de cesser d’interpréter l’autorité dans l’Église comme un pouvoir ou une oppression. Elle est, de part en part, ministérielle, car elle est toujours un service rendu par les clercs au Corps tout entier ».

Le cardinal Sarah estime que les abus sexuels et les abus d’autorité dans l’Église ont leur racine dans « la sécularisation de la vie des prêtres. Le prêtre est un homme mis à part pour le service de Dieu et de l’Église. […] Or on a voulu désacraliser la vie sacerdotale. On a voulu la banaliser, la rendre profane, la séculariser ». Là, le cardinal a des pages magnifiques sur le sacerdoce, ses fondements théologiques et dogmatiques, et son éminente dignité qui ne doit rien aux mérites de la personne du prêtre, mais tout à son identification au Christ, au don incroyable du divin Maître qui lui confère un pouvoir sacré de communiquer la grâce par les sacrements.

En ces temps sombres dans l’Église, cette lecture apporte une lumière dont nous avons bien besoin et montre que de telles crises se surmontent en revenant aux fondamentaux, et d’abord à la recherche de la sainteté.

Christophe Geffroy

(1) Voir tout particulièrement l’analyse remarquable de huit membres de l’Académie catholique de France que nous publions intégralement sur notre site : cliquez ICI.
(2) Tribune de La Croix du 19 novembre 2021.
(3) Fayard, 2021.

© LA NEF n°342 Décembre 2021

À propos Christophe Geffroy

Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).