Palais de l'Elysée © Celestin Goldrstein-Commons.wikimedia.org

L’élection présidentielle relancée

À quelques mois de l’élection présidentielle, la campagne s’est emballée le mois dernier avec l’annonce attendue de la candidature d’Éric Zemmour et la victoire de Valérie Pécresse à la primaire LR. Dans le même temps, Marcel Gauchet a publié deux livres qui aident à comprendre la situation politique actuelle de la France. Petit panorama.

Marcel Gauchet est assurément l’un de nos plus fins penseurs, un homme d’une rare probité intellectuelle qui a toujours su garder une parole libre. Il avait publié en 2016 un vaste panorama du « malheur français », peu avant l’élection d’Emmanuel Macron (1). Il nous offre maintenant la suite, qui couvre le quinquennat de notre président, sous forme d’un bilan sans concession (2). En effet, la conclusion de l’auteur est éloquente, sans appel (écrite avant l’apparition d’Éric Zemmour comme candidat possible puis déclaré) : « le quinquennat d’Emmanuel Macron n’aura remédié en rien au malheur français. Il laisse le pays au même point, pour ce qui regarde le moral des troupes, sans plus de perspectives de redressement d’un destin perçu majoritairement comme une dégradation multiforme et avec un système politique plus bloqué que jamais, entre une force protestataire sans capacité gouvernementale et des gouvernements sans véritable légitimité d’adhésion. »

Marcel Gauchet fait crédit à Macron d’avoir eu en 2017 de véritables ambitions pour la France, en redonnant notamment confiance aux Français. Mais le président le plus mal élu de la Ve République, s’il a échoué à redresser le pays, a cependant paradoxalement des chances d’être réélu en mai prochain, ce qui, pour un homme politique, est une forme de victoire (même la plus importante pour beaucoup). Ces chances de réélection, il les doit à la faiblesse et aux divisions de ses opposants, ainsi qu’à la fracturation croissante du pays, la minorité privilégiée qui profite de la mondialisation pouvant assurer sa reconduction à la tête de l’État pour cinq années supplémentaires – sans que ce soit une certitude, surtout depuis la recomposition du paysage électoral avec l’apparition de Zemmour et la candidature de Pécresse comme représentante de LR.

Le bilan d’Emmanuel Macron

Revenons au bilan de Macron en suivant les principaux points mis en avant par Marcel Gauchet. Sur l’Europe, aucune « refondation » n’a eu lieu, rien n’a changé ni entamé la suprématie allemande, l’UE demeure plus que jamais une lourde bureaucratie, loin des peuples et incapable de les défendre, aussi bien contre le dumping social des pays asiatiques que des flux migratoires. La politique étrangère, après Sarkozy et Hollande, n’a ni vision ni ambition, malgré les atouts de la France. Du côté de l’éducation, la personnalité du ministre Jean-Michel Blanquer pouvait laisser espérer quelques progrès après l’annonce du rétablissement des méthodes syllabiques, mais l’Éducation nationale est devenue une gigantesque machine ingouvernable où tout change sans arrêt à la marge sans rien modifier profondément – toute velléité de sélection et de compétition est immédiatement vouée aux gémonies au nom d’un égalitarisme destructeur qui a tué la méritocratie ; ajoutons que la réforme du lycée est une usine à gaz totalement absurde et délétère. En matière écologique, Macron avait d’abord suivi l’objectif de Hollande de fermer quatorze réacteurs nucléaires sur trente-huit d’ici 2035, pour finalement réaliser tardivement combien la filière nucléaire était un atout pour la France et la relancer. Sur les questions sociétales, le président continue, sans conviction avérée ni ligne très claire, la politique consistant à suivre les lobbies les plus influents travaillant, avec la complicité des médias, une opinion anesthésiée, sans mesurer combien l’actuelle déconstruction anthropologique bouleverse des repères millénaires de l’existence humaine à une vitesse faramineuse : là, le principe de précaution cède devant la logique des droits individuels ! Enfermé dans sa bulle, Macron n’a pas vu venir la crise des Gilets jaunes, ramenant « au premier plan une composante de cet héritage inépuisable de l’Ancien Régime français qu’est le mépris social », envers cette France provinciale et laborieuse victime de la mondialisation qui a le sentiment « de n’avoir aucune représentation de ce qu’elle vit dans la sphère médiatique officielle ». C’est sur l’immigration et l’islam que l’échec est le plus criant, tant le gouvernement refuse d’admettre l’ampleur du problème et affiche son incapacité à proposer le moindre commencement de solution. Cette impuissance tient d’abord au déni, immigration et islam demeurant des tabous à gauche malgré la réalité des faits ; ajoutons que la pression du politiquement correct qui instrumentalise l’accusation de racisme empêche tout débat sur ces questions. Enfin, sur la gestion de la pandémie de Covid, Marcel Gauchet porte un regard plutôt nuancé envers l’action gouvernementale, tout en insistant sur la révélation, pour beaucoup, du « niveau de paupérisation et de désorganisation de l’État » ; cette crise a néanmoins eu le mérite de remettre au centre du jeu l’État-nation, que l’on cherche à dépasser par l’Europe.

Fin du clivage droite/gauche ?

On a beaucoup dit que la victoire de Macron en 2017 était la preuve de la fin du clivage droite/gauche. Marcel Gauchet ne le pense pas et il s’en explique dans un autre livre sorti au même moment que le précédent (3). Pour lui, « la force de cette opposition entre gauche et droite, c’est sa faiblesse » : si elle est assez vide par son contenu, si les positions ont pu évoluer au cours des âges – le mouvement qui fait que la droite d’aujourd’hui était la gauche d’hier a maintenant cessé, comme l’avait finement analysé Guillaume Bernard (4) –, cette opposition est naturelle « au fonctionnement du régime représentatif, en lequel le principe majoritaire contraint inexorablement la multiplicité des forces en présence à se résoudre dans la dichotomie du parti de gouvernement et du parti de l’opposition ». De plus, il estime qu’au-delà des évolutions de surface, la vie politique démocratique, depuis le XIXe siècle, a mis en lumière trois grandes familles idéologiques d’une remarquable stabilité : le conservatisme, le libéralisme et le socialisme. « Chacune de ces familles prend appui sur une des dimensions constitutives de nos sociétés et le faisceau de valeurs qui s’y rattache : le politique comme vecteur de l’autorité et de la stabilité du côté conservateur, le droit comme garant des libertés du côté libéral, l’histoire comme pouvoir collectif de changement et de promesse de justice du côté socialiste. »

La chute du communisme en Europe de l’Est, la globalisation économique et financière, l’individualisation des sociétés ont discrédité les solutions collectivistes et de contrôle public des marchés, si bien que la gauche y a perdu son âme et, pour masquer son abandon de la cause sociale et donc des milieux populaires, « elle a cru trouver une compensation à ses limites sur le terrain économique par des politiques sociétales en faveur des minorités et des causes identitaires ». Cette poussée de la mondialisation et de l’individualisme tend à mettre le libéralisme au premier plan, dans sa double dimension : économique avec des marchés de plus en plus libres, conformément au dogme de la concurrence, qui accentuent les inégalités ; sociétale en réponse aux désirs individuels vite transformés en droits, sans guère de limites, au nom de… l’égalité !

Ce libéralisme n’a cependant pas gagné la partie définitivement, son hégémonie a suscité l’émergence de mouvements « populistes » assez hétéroclites d’un pays à l’autre, et se heurte aussi à la conscience écologique qui conteste la primauté absolue des marchés. Voilà où nous en sommes à quelques mois de l’élection présidentielle des 10 et 24 avril 2022 et ce qui se prépare donne raison à Marcel Gauchet sur la pérennité et la pertinence du clivage droite/gauche.

Le phénomène Zemmour

Alors qu’un second tour Macron-Le Pen semblait écrit d’avance, l’irruption d’Éric Zemmour dans le paysage politique français a largement modifié les équilibres électoraux. Il a d’abord contribué à déplacer le curseur général nettement à droite, non seulement en termes d’intentions de vote (les sondages donnent plus de 50 % aux candidats de droite, moins de 25 % à ceux de gauche et autour de 24 % à Macron), mais plus encore en termes de discours et de programmes. Ainsi, par exemple, les projets des candidats de la primaire LR auraient été impensables sans l’influence évidente d’Éric Zemmour : son premier succès est d’avoir réussi à imposer ses thèmes de campagne et fait de l’identité, de l’immigration et de l’islam des sujets incontournables de l’élection – que tous ont repris à droite –, alors même que Marine Le Pen, obsédée par la « dédiabolisation » de son parti et manquant singulièrement de sens stratégique, était devenue moins pugnace sur ces thèmes qui avaient pourtant permis au FN devenu RN de s’installer durablement sur la scène politique.

La percée de Zemmour s’explique par le fait très simple qu’il exprime tout haut et sans crainte les préoccupations de nombreux Français, las de voir les politiques, enfermés dans leur vision idéologique de la mondialisation heureuse et déconnectés des réalités de terrain, tourner le dos aux difficultés et aux souffrances de Français mis dans leur propre pays hors de chez eux, et subissant la paupérisation de la « France périphérique », les ravages de la désindustrialisation, de la violence au quotidien, de la faillite de l’Éducation nationale, de la désagrégation d’un État pourtant omnipotent, etc. Éric Zemmour, pétri de culture historique, sait parler de la France et de l’amour de la patrie charnelle comme aucun autre candidat : qu’on l’apprécie ou non, nul ne peut nier que son discours de Villepinte avait un souffle qui tranchait singulièrement avec les habituels discours de campagne électorale, sans saveur ni convictions fortes.

La France est majoritairement ancrée à droite et, depuis l’arrivée de Macron au pouvoir qui a phagocyté l’aile gauche et centriste de LR, il y a un boulevard pour ce que Marcel Gauchet nomme la famille idéologique conservatrice, boulevard que Marine Le Pen a quelque peu négligé en ne se prétendant ni de droite ni de gauche. C’est dans cet espace que Zemmour s’est engouffré et c’est également celui que visaient les candidats à la primaire LR. Ainsi, aujourd’hui, a-t-on à droite Valérie Pécresse qui représente la tendance conservatrice-libérale, Marine Le Pen, bien qu’elle s’en défende, la tendance conservatrice-sociale, et Éric Zemmour se situant entre les deux, cherchant à allier à la fois une dimension libérale et sociale. Le fait qu’on le taxe de « populiste » (il a remplacé Marine Le Pen dans ce rôle) n’éclaire guère son positionnement, ce péjoratif ayant principalement pour but de le discréditer.

Bref, quel que soit le candidat de droite présent au second tour – Pécresse, Zemmour ou Le Pen –, il aura besoin d’un bon report de voix des deux autres pour être élu. Pour Valérie Pécresse, cela suppose qu’elle échappe à son tropisme qui la rapprocherait plutôt du centre, ce qui serait une erreur car Macron est déjà sur ce créneau ; elle a tout intérêt à maintenir une ligne clairement droitière qui lui permettrait, si elle est présente au second tour, de récupérer une part substantielle des électeurs de Zemmour et Le Pen, indispensable à sa victoire. Le souci de Marine Le Pen et d’Éric Zemmour, proches par leurs idées et complémentaires par les publics touchés, est également de récupérer l’essentiel des voix des deux autres candidats de droite : un accord entre les deux paraît plausible avec potentiellement un bon report de voix (en ce sens, la présence d’Éric Zemmour élargit singulièrement la base électorale des deux candidats nationaux et augmente ainsi les chances d’élection de l’un ou l’autre… à condition, bien sûr, de parvenir au second tour) ; la difficulté sera alors d’attirer les électeurs de Pécresse, car l’un et l’autre ont le handicap d’être jugés trop « clivants ». Pour Zemmour, cela suppose sans doute d’être moins provocateur sur certains thèmes (comme sur les prénoms, par exemple).

Quel vote pour les « cathos » ?

Dans ce contexte, quelles perspectives s’offrent aux catholiques ? On est loin des débats d’il y a quelques années sur les « points non négociables » qui n’intéressent aucun candidat. Soyons clairs : aucun d’entre eux ne répond aux préoccupations éthiques des chrétiens, ni même à l’enseignement de la doctrine sociale de l’Église. Il est vain, au reste, de penser qu’un « vote catholique » puisse avoir du sens ici et peser sur cette élection. Dans le monde éclaté qui est le nôtre avec des candidats tous étrangers aux enseignements de l’Église, il est normal que ce vote se disperse entre plusieurs candidats, nous sommes dans un domaine prudentiel où il ne peut exister de choix unique.

Éric Zemmour, dans une perspective historique, place son combat à la hauteur de la défense de la civilisation chrétienne européenne menacée. Ce n’est pas rien – honneur à lui ! – et force est de constater qu’il est assez seul à oser l’affirmer. Rien n’empêche un chrétien de voter pour lui, mais ne soyons pas dupes. La « civilisation chrétienne » ne se limite pas à un regard historique, si admiratif soit-il. Si l’on veut vraiment qu’elle continue de vivre, il faut alors l’envisager dans sa totalité : et celle-ci inclut au premier chef une certaine vision de l’homme conforme à l’anthropologie biblique, ce qui suppose notamment la reconnaissance d’une nature humaine conforme à la loi naturelle, le respect de la dignité de toute personne, depuis l’enfant à naître jusqu’aux êtres les plus fragiles et vulnérables (handicapés, pauvres, immigrés…). Sur ces questions anthropologiques fondamentales qui engagent l’avenir de l’humanité, Zemmour est moins timide que les autres candidats (il veut empêcher la PMA sans père ou n’hésite pas à dénoncer le lobby LGBT), il n’exprime guère, cependant, une conscience aiguë des enjeux cruciaux qu’elles représentent. C’est bien de défendre « l’identité » de la France, mais une France « blanche » sans immigrés où l’on ne sait plus ce qu’est un homme ou une femme, où l’avortement est un droit de l’homme, où un enfant, devenu objet d’un droit, s’achète sur de juteux marchés et où personne ne croit en rien, où les églises, bien restaurées pour sauvegarder le patrimoine matériel, sont vides, est-ce encore la France, ou du moins est-ce la France qu’un chrétien doit souhaiter ?

On peut comprendre qu’il y ait une urgence politique prioritaire à restaurer l’État dans ses attributs régaliens, à maîtriser une immigration massive et à redonner aux Français la fierté de ce qu’ils sont – toutes choses fort légitimes. Mais pour un chrétien, la dimension spirituelle ne peut être oubliée ou sacrifiée, ni instrumentalisée à des fins politiques.

Christophe Geffroy

(1) Comprendre le malheur français, Stock, 2016 : cf. La Nef n°283 de juillet-août 2016, p. 8-9.
(2) Macron, les leçons d’un échec. Comprendre le malheur français II, avec Eric Conan et François Azouvi, Stock, 2021, 306 pages, 20,90 €.
(3) La droite et la gauche. Histoire et destin, Gallimard/Le débat, 1993, rééd. 2021 augmentée d’une postface, 170 pages, 14 €.
(4) Cf. La guerre à droite aura bien lieu. Le mouvement dextrogyre, Desclée de Brouwer, 2017.

© LA NEF n°343 Janvier 2022

À propos Christophe Geffroy

Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).