Jacques Maritain (1882-1973) © Cercle d'Etudes Jacques et Raïssa Maritain

Actualité politique de Maritain

L’œuvre de philosophie politique de Maritain (1882-1973) est de toute première importance et demeure pour nous un guide sûr pour sortir nos démocraties de l’impasse dans laquelle elles sont engagées.

Nos démocraties occidentales sont malades. La participation des citoyens tend à baisser, parce que beaucoup ne se sentent plus représentés ou pensent que les élections ne changent rien, quels que soient les candidats élus, les décisions importantes se prenant ailleurs. Cette crise de nos systèmes politiques met particulièrement en lumière les deux versions historiques de la démocratie : la première, que l’on peut qualifier de « démocratie substantielle », reconnaît la notion de « bien », la politique se définissant comme la recherche du bien commun ; la seconde, la « démocratie procédurale » élude la question du « bien » en se contentant d’édicter des règles pour que chacun, libre de déterminer son « bien », poursuive ses propres fins.

Maritain a bien entrevu ces deux versions de la démocratie, mais il est mort (en 1973) avant que la « démocratie procédurale » s’impose en poussant à son terme sa propre logique, ce que nous observons aujourd’hui. Si Maritain est connu pour être un ardent défenseur du régime démocratique, il l’est de la « démocratie substantielle », c’est pourquoi cet attachement ne l’a pas empêché de demeurer toute sa vie un antimoderne assumé, notamment en ce qu’il n’a cessé de défendre la philosophie classique héritée d’Aristote et de saint Thomas d’Aquin, dont il a contribué à élargir l’audience – c’est ainsi un contresens de le taxer de « démocrate-chrétien » ! Pour le comprendre, résumons succinctement la conception que Maritain se faisait de la démocratie.

Celle-ci s’appuie en tout premier lieu sur une vision de la société, de l’homme et de sa liberté qui s’enracine dans l’enseignement d’Aristote et saint Thomas d’Aquin. L’homme est un animal social et la société une réalité naturelle : la question centrale de la politique est donc de déterminer les conditions qui permettent à l’homme de vivre bien, c’est-à-dire selon la vertu, laquelle s’acquiert par l’éducation et l’ascèse, exercice exigeant des efforts mais dont le couronnement est la conquête de la liberté qui seule permet la maîtrise des passions. Ainsi, « l’homme ne naît pas libre, sinon dans les puissances radicales de son être : il devient libre », écrit Maritain dans Principes d’une politique humaniste. La liberté qui conduit à une autonomie relative de la personne ne consiste donc pas à s’émanciper de toute règle ou à choisir celles qui nous conviennent, mais de se conformer à un ordre naturel voulu par Dieu qui nous dépasse : l’homme n’est pas la source première du sens, il est la partie d’un tout dans un univers ordonné dont il ne peut s’émanciper à sa guise. Cette approche de la société place au centre la notion de bien, bien de la personne et bien de la communauté, la personne étant subordonnée à la société dans l’ordre temporel, et la société à la personne dans l’ordre spirituel (cf. Du régime temporel et de la liberté), le politique se définissant comme le service du bien commun.

Ce cadre général étant posé, Maritain prend acte de la fin de la chrétienté, c’est-à-dire d’une société chrétienne religieusement homogène gouvernée selon des principes chrétiens – « chrétienté sacrale » que Maritain admirait malgré certains excès, comme le fait de mettre la force au service de Dieu dans un contexte certes différent du nôtre. Bref, le pluralisme religieux de nos sociétés – la religion ne discrimine plus en termes de droits – impose d’autres rapports entre le spirituel et le temporel. Partant de ce constat incontournable, Maritain défend l’idée d’une démocratie communautaire et personnaliste : sa fin propre est le bien commun, essentiellement la droite vie terrestre de la multitude, il est donc à la fois matériel et moral ; et elle s’oppose à l’individualisme, la société n’étant pas un simple agrégat d’individus indépendants qui ignore les corps intermédiaires et la notion de bien commun.

Cette organisation suppose un éminent respect de la dignité de la personne humaine, c’est pourquoi Maritain défend une conception exigeante des droits de l’homme, dont le fondement philosophique est la loi naturelle, laquelle est « une participation à la loi éternelle » : « En réalité, écrit-il, si Dieu n’existe pas, il n’y a pas de pouvoir obligatoire de la loi naturelle » (La loi naturelle ou loi non écrite). Maritain était cependant conscient qu’il est impossible de développer, entre des êtres de traditions culturelles, philosophiques et religieuses différentes, une commune justification rationnelle de ces droits. En revanche, pensait-il, « des hommes mutuellement opposés dans leurs conceptions théoriques peuvent arriver à un accord purement pratique sur une énumération de droits humains » (L’Homme et l’État).

Sa conception substantielle de la démocratie le conduit à distinguer la nation, qui est une communauté généralement œuvre de la nature, du corps politique ou de la société politique, réalité humaine fruit de la raison et dont l’État n’est qu’une partie, un instrument au service du tout. L’apparition de l’État a été en elle-même un progrès ; il s’est malheureusement développé en même temps que la conception absolutiste moderne, ce qui a abouti à la notion de souveraineté absolue, du roi d’abord, de la nation ensuite (ou du peuple), notion que Maritain rejette vigoureusement. « Aux yeux d’une saine philosophie politique, écrit-il, il n’y a pas de souveraineté, c’est-à-dire de droit naturel et inaliénable à un pouvoir suprême transcendant ou séparé, dans la société politique. Ni le Prince, ni le Roi, ni l’Empereur n’étaient réellement souverains, bien qu’ils portassent le glaive et les attributs de la souveraineté. L’État non plus n’est pas souverain ; ni même le peuple. Dieu seul est souverain. […] Du peuple comme corps politique nous devons dire, non point qu’il est souverain, mais qu’il a un droit naturel à la pleine autonomie, ou à se gouverner lui-même » (L’Homme et l’État). Et pour ce faire, Maritain emploie la notion de vicariance développée par saint Thomas d’Aquin, le chef étant vicaire de la multitude. Il reconnaissait la légitimité de la diversité des régimes pour désigner ce chef, loin d’une certaine idolâtrie de la démocratie, cependant, « un état de civilisation où les hommes, en tant même que personnes individuelles, désignent par un libre choix les détenteurs de l’autorité, et où la nation contrôle l’État, est de soi un état plus parfait » (Les droits de l’homme et la loi naturelle). Bien que les Lumières, Rousseau et Kant aient imprégné la pensée démocratique, Maritain voyait dans l’émergence de ce régime un processus historique profond dont l’Évangile a été un principe générateur, ainsi que Bergson l’avait remarqué.

Une autre démocratie

Aujourd’hui, la conception maritainnienne de la démocratie est devenue inaudible. Lui-même n’a pas vu venir toutes les conséquences logiques de la pensée moderne qui n’a eu de cesse de rechercher l’émancipation complète de la volonté humaine de toute limite imposée de l’extérieur, qu’elle provienne de Dieu, de la nature, de la culture ou de la tradition. Le dogme moderne est que l’homme doit pouvoir se construire seul et décider seul de ce qu’il est, jusqu’au choix de son sexe. La loi naturelle, borne insupportable aux désirs de l’homme – désirs se transformant vite en droits aujourd’hui ! –, a été emportée dans ce mouvement amplifié par la révolution morale des années 1960. Il s’en est suivi une profonde dénaturation des droits de l’homme, détournés au profit d’un égalitarisme aveugle au nom d’une absurde lutte contre toute « discrimination ». Ainsi les droits de l’homme ont-ils connu une extension indéfinie de droits subjectifs de plus en plus délirants qui les a vidés de toute substance, les rendant même nuisibles au bien commun et rendant tout « accord purement pratique » entre civilisations, comme l’espérait Maritain, totalement utopique.

Bref, aujourd’hui triomphe une démocratie procédurale dépourvue de sens, soumise à la tyrannie de minorités bien implantées dans les cercles du pouvoir et des médias, qui a abouti à l’effacement du politique, déjà bien entamé par la suprématie de l’économique dans le contexte de la mondialisation libérale. Cette démocratie n’offre plus de destin commun exaltant à ses citoyens, elle consacre la fracture du pays entre une frange privilégiée et une majorité déclassée qui ne se sent plus représentée, elle ne peut conduire qu’à une réaction populiste dans le meilleur des cas, au chaos ou à un régime autoritaire dans le pire.

C’est pourquoi il est urgent de repenser une autre version de la démocratie, celle substantielle dont Maritain nous a tracés les contours. En ce sens, il nous a ouvert une voie vers laquelle il faudra bien se tourner un jour.

Christophe Geffroy

Maritain « politique » : ouvrages ayant inspiré cet article :
Primauté du spirituel, Plon, 1927.
Religion et culture, Desclée De Brouwer, 1930.
Du régime temporel et de la liberté, Desclée De Brouwer, 1933.
Humanisme intégral, Aubier, 1936, rééd. 2000.
Principes d’une politique humaniste (1939 et 1941), Hartmann Éditeur, 1944.
Christianisme et démocratie (1943), Desclée De Brouwer, 1989.
Les droits de l’homme et la loi naturelle, Paul Hartmann, 1943, rééd. complétée sous le titre Les droits de l’homme (1943 et 1947-1948), Desclée De Brouwer, 1989.
La personne et le bien commun, Desclée De Brouwer, 1947.
La loi naturelle ou loi non écrite (1950), Éditions Universitaires de Fribourg, 1986.
L’Homme et l’État (1951), Desclée De Brouwer, 2009.
Pour une philosophie de l’histoire (1957), Seuil, 1959.

© LA NEF n°343 Janvier 2022

À propos Christophe Geffroy

Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).