Pierre Vermeren © DR

La France trahie par ses élites

Le déclassement de la France se poursuit, Pierre Vermeren en fait un tableau saisissant dans son dernier livre (1) dont il nous parle ici.

La Nef – Qui est cette « France qui déclasse » et pourquoi ? Rejoignez-vous les analyses d’un Christophe Guilluy ou d’un David Goodhart ?
Pierre Vermeren
– La France qui déclasse n’est hélas pas un phénomène passé. L’impressionnante dégradation du système scolaire, accélérée par la pandémie, en est la preuve. Nos dirigeants détruisent les corps d’État et les concours pour imposer la diversité que l’école est incapable de promouvoir au mérite. Les services publics au contact du peuple n’assurent plus la justice ni l’équité, se contentant de distribuer de l’argent à crédit, et de maintenir entravées des structures affaiblies (école, justice, hôpital, police…). Je partage et je rejoins les analystes de C. Guilluy et D. Goodhart. Mais rien n’indique l’utilité des sonnettes d’alarme : la fuite en avant de la riche classe mondialisée et de ceux qui la servent ou sont abusés par elle se poursuit. Dix millions de pauvres et une classe moyenne appauvrie : jusqu’à quand ?

Pourquoi nombre de Français ont-ils perdu confiance en leurs élites et même jusqu’en la République elle-même ?
Depuis 1978, aucune majorité politique en France n’a été reconduite lors de l’élection générale qui a suivi. Mais cela n’a servi à rien. Les promesses proférées par les politiciens à chaque scrutin ont levé des espérances vite déçues : depuis quarante ans, le chômage n’a cessé de grandir (même en manipulant les chiffres), la désindustrialisation et la crise systémique de l’agriculture ont marché de concert, les services publics ont été abîmés, l’insécurité et l’immigration progressent, l’école se dégrade, l’immobilier monte et les inégalités de logements se tendent, le revenu des profs a été divisé par deux, les ministères régaliens ont chuté de 6 à 3 % du PIB, etc. Cette litanie serait presque comique, n’était-ce ses terribles effets. Résultat, la participation au vote décline gravement et les Français ne croient plus en rien.

En quoi la crise du Covid a-t-elle révélé la fragilité de notre système de santé et montré l’ampleur prise par la technocratie ?
Ce sont deux sujets différents mais liés. Le premier saute aux yeux si l’on regarde ce qui se passe à l’hôpital public. La grande grève des urgences, puis celle de l’hôpital d’avant-Covid, ont révélé l’ampleur de la crise : or le CHU est le cœur du système hospitalier, là où sont concentrés les meilleurs soignants, la technologie de pointe et l’essentiel des moyens. L’hôpital est si malade qu’il a fallu enfermer les Français des mois durant pour éviter la thrombose des urgences. Or on apprend que le Covid, même au plus fort de la crise, est resté marginal à l’hôpital (2 à 5 % des lits). Le système est tellement à l’os qu’un rien peut le faire s’effondrer. Avec le départ de bien des infirmières, 20 % de lits en plus ont dû fermer. La communication du gouvernement, la politique de la peur, l’effondrement du rationnel et la fuite en avant des médias ont fabriqué un consentement presque aveugle établi sur la peur. C’est triste.

Mondialisation, désindustrialisation, tertiarisation, financiarisation… autant de maux qui sont à l’origine de la mobilisation des Gilets jaunes : peut-on inverser cette spirale et sortir du déclassement ?
Il faudrait le vouloir, et avant cela dresser un constat de la situation douloureuse du peuple et des jeunes Français. La génération qui part actuellement en retraite, qui a très bien vécu, en est incapable. Ce serait narcissiquement trop douloureux. Quant aux élites mondialisées qui gagnent beaucoup d’argent et qui jouissent du pouvoir, elles préfèrent penser que le travail est au bout de la rue.

Quelle est la part de responsabilité du président Macron dans cette situation de déclassement et peut-on attendre de l’élection présidentielle un changement de cap sur ces questions ?
Il est le dernier maillon d’une chaîne de responsabilités bien établies. Cela ne le dédouane pas, car depuis la crise des Gilets jaunes, on ne peut plus dire qu’on ne savait pas. Or, malgré les discours, la situation s’est encore tendue, en dépit des centaines de milliards de dettes injectées. La présidentielle va-t-elle changer les choses ? Oui si les Français votaient en masse, à 85 % ou plus. Mais comme les déshérités et les jeunes, les plus floués, votent peu par absence d’illusions ; que les cadres, satisfaits de leur sort, votent le plus ; et qu’un votant sur deux aura plus de 60 ans – si 60 à 65 % des inscrits participent –, tout porte à croire que les boomers, apeurés par le Covid et effrayés par l’inconnu et le risque financier, vont choisir la continuité. La chute de la participation pourrait, de manière inédite, faire gagner le président en place, l’homme sans parti.

Propos recueillis par Christophe Geffroy

(1) Pierre Vermeren, La France qui déclasse, Tallandier/Texto, 2022, 240 pages, 8,50 € (réédition revue et augmentée de l’édition de 2019).

Pierre Vermeren est professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris 1, Paris Sorbonne. Il est spécialiste du Magreb et des mondes arabo-berbères.

© LA NEF n°345 Mars 2022

À propos Christophe Geffroy

Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).