Général Vincent Desportes © DR

« L’OTAN a besoin de la Russie »

Général de division, ancien commandant du Collège interarmées de Défense, Vincent Desportes est maintenant professeur de stratégie à Sciences-Po et à HEC. Son analyse du conflit.

La Nef – Dans son long discours du 24 février, Poutine justifie notamment son intervention en Ukraine en raison du manque de parole des Occidentaux qui ont étendu l’OTAN en Europe de l’Est pour l’amener près de ses frontières : que pensez-vous de cet argument ?
Général Vincent Desportes
– Il est intéressant de se reporter à George Kennan, théoricien de la guerre froide, qui écrivait en 1997 que l’extension de l’OTAN était l’erreur la plus fatidique de la politique américaine de l’ère post-guerre froide et qu’elle créait les conditions d’une nouvelle guerre. En effet, l’important ici n’est pas de voir l’adversaire avec nos propres yeux, mais de se mettre dans sa tête et de comprendre quelles sont ses craintes. Les craintes de la Russie sont d’être à proximité immédiate d’un adversaire et d’être encerclée, et ainsi d’avoir besoin d’un État tampon protecteur entre elle et son ennemi potentiel. Depuis la chute du Mur, l’Occident a mené un certain nombre de politiques qui n’ont pu qu’effrayer la Russie : cela nous semble à tort pour nous, mais, en diplomatie, on ne peut ignorer la perception qu’a l’autre de nous-mêmes. Cette ignorance occidentale a peu à peu exacerbé les tensions avec la Russie qui ont fini par pousser Poutine à la guerre.
On peut ajouter à cela un certain nombre de faits dont l’extension du bouclier anti-missiles américain avec des stations avancées en Roumanie et en Pologne, que les Américains prétendaient mettre en place contre l’Iran mais qui, de toute évidence, servait surtout à se protéger des missiles russes. Or, dans la stratégie nucléaire, plus vous êtes protégé plus vous êtes dangereux. Poutine a estimé, à tort pour nous, mais à raison pour lui et c’est ce qui compte, que la politique de défense de l’Occident lui était préjudiciable et représentait un danger pour la Russie.
Enfin, il faut tenir compte de la psychologie de Poutine qui a été formé au faîte de la puissance soviétique sous l’ère Brejnev et qu’il a vécu comme un drame personnel l’effondrement de l’URSS, comme une humiliation pour son pays qui faisait jusque-là jeu égal avec les États-Unis.

N’êtes-vous pas en train de justifier l’invasion militaire de l’Ukraine ?
Non, pas du tout, de mon point de vue cette agression est injustifiable, mais j’essayais de vous expliquer qu’elle ne l’est pas du point de vue de Poutine et donc de comprendre ce qui l’a poussé à cette extrémité. Si l’on ne comprend pas ses raisons, on ne pourra sortir de ce conflit et on retombera dans les mêmes erreurs. En stratégie et en négociation, la compréhension de l’autre est fondamentale. Et c’est parce que nous n’avons pas fait l’effort de nous mettre à temps dans le ressenti des Russes qu’on est arrivé à cette situation. Cela ne justifie pas cette guerre, mais cela permet de la comprendre.
À quoi sert la guerre ? Elle peut avoir un objectif de conquête que l’on perçoit ici, mais elle cherche aussi et surtout à changer les conditions de la négociation. Cela fait longtemps que Poutine demande que l’Ukraine ne soit jamais intégrée dans l’OTAN et il change les conditions de la négociation en prenant des gages. Il est possible que l’on sorte de cette guerre avec un statut de neutralité pour l’Ukraine.

Les médias occidentaux, en affirmant que Poutine est fou, qu’il a perdu la raison, qu’il est un nouvel Hitler… ne cherchent en rien à comprendre les Russes…
Il y a deux choses différentes : ce que fait Poutine est assez semblable à ce qu’a fait Hitler quand il a envahi l’Union soviétique, c’est vrai. Mais régler cette affaire par une pseudo-analyse psychologique du personnage n’est pas une bonne chose. Il faut bien comprendre que Poutine n’est pas de notre monde, ce qui ne veut pas dire qu’il est stupide et qu’il n’agit pas rationnellement de son point de vue, c’est-à-dire selon ses intérêts, ce qui n’excuse en rien l’agression terrible qu’il est en train de commettre. N’oublions pas que Poutine a toujours été très brutal : il a rasé Grozny en Tchétchénie, il a rasé Alep en Syrie. C’est en sachant tout cela que l’on peut essayer de le raisonner et de négocier avec lui.

Pensez-vous que la position de Poutine est partagée par la majorité du peuple russe et de ses élites ?
C’est difficile à dire. Ce qui est sûr c’est qu’il y a une culture stratégique russe face au syndrome de l’encerclement. Ce que pense le peuple russe, personne ne le sait, d’autant plus que la propagande d’État est là-bas très puissante : qu’est-ce que la population russe sait réellement de ce conflit, c’est difficile à appréhender, surtout si l’on ajoute que l’on a affaire à une population pauvre et sous-éduquée. Il faut espérer que le peuple russe se rende compte rapidement de l’horreur que Poutine projette sur l’Ukraine, mais nul ne peut en être certain ; c’est pourquoi les sanctions économiques contre la Russie sont importantes en contribuant à dresser les Russes contre celui qui les a conduits dans cette situation catastrophique et peut-être provoquer la chute de Poutine.

La menace nucléaire lancée par Poutine est-elle sérieuse ?
On n’a pas le droit intellectuellement de penser que Poutine ne fera pas ce qu’il a envisagé de faire. En effet, en faisant la guerre à l’Ukraine, il a fait beaucoup plus que ce qu’il avait annoncé. Quand il existe des risques nucléaires, il est primordial de conserver clairvoyance et sang-froid pour arrêter un tel conflit sans tomber dans une logique d’escalade qui pourrait monter aux extrêmes. Il y a deux types de nucléaire : le stratégique d’une part qui pourrait être envisagé si l’OTAN et la Russie en venaient directement aux mains ; le tactique d’autre part : il est dans la doctrine russe de les utiliser pour gagner la bataille sur le terrain, on ne peut exclure d’emblée qu’il ne l’utilisera pas en Ukraine. Si tel était le cas, ça arrêterait immédiatement le conflit en raison de la sidération que provoquerait son emploi, comme en août 1945.

Après la dissolution du pacte de Varsovie, qui était la raison d’être de l’OTAN, pourquoi cette dernière a-t-elle continué d’exister ?
La raison d’être de l’OTAN, créée en 1949, est de faire face à la menace soviétique. Il eut donc été logique qu’après la disparition du pacte de Varsovie, après la chute de l’URSS, l’OTAN disparaisse également. Au lieu de disparaître, l’OTAN s’est étendue avec une certaine difficulté à vivre, puisqu’elle n’avait plus d’ennemi ; elle est allée se chercher des batailles en Afghanistan, en Serbie, en Libye. En fait, l’OTAN avait besoin de la Russie : là aussi, c’est une affaire de perception, on n’a jamais su qui était la chèvre et qui était le chou, l’OTAN affirmant s’entraîner contre une menace russe et les Russes faisant de même face à l’OTAN, chacun affirmant se protéger contre l’autre. Le maintien de l’OTAN a donc été une source de tension d’autant plus grande qu’elle s’est étendue à l’Europe de l’Est.
Pourquoi les Américains tiennent à l’OTAN ? Précisons que le Pentagone souhaitait la dissolution de l’OTAN qui coûte cher et monopolise des généraux et des troupes ; c’est le Département d’État qui voulait le maintien de l’OTAN, car elle est pour les États-Unis leur meilleur outil de domination de l’Europe, de son maintien sous la tutelle américaine. Les Américains se veulent les leaders de l’Occident et donc empêchent à tout prix tout compétiteur sérieux d’advenir. L’OTAN fait croire aux Européens qu’ils sont protégés, mais c’est devenu un leurre, le « parapluie » américain est plein de trous et s’est refermé ; et la crédibilité de la réassurance américaine s’affaiblit d’année en année, le dernier coup porté étant le retrait d’Afghanistan en août dernier.

Cette crise ne vient-elle pas de ressusciter et relégitimer l’OTAN, dont le président Macron disait-il y a encore peu qu’elle était en état de mort cérébrale ?
C’est une vision à court terme. Aujourd’hui on est dans la guerre et on est bien obligé d’utiliser l’outil qu’on a, en ce sens on a en effet ravivé l’OTAN. Mais ce que ce conflit a plus encore ravivé, c’est le sentiment d’appartenance à l’Europe et de solidarité entre ses membres, c’est la nécessité d’autonomie européenne, dans le domaine militaire notamment. C’est donc plutôt une bonne nouvelle, d’autant plus que les Européens entendent le silence assourdissant des États-Unis, relativement inactifs dans ce conflit, et qu’ils ne sont donc plus l’allié fiable qu’ils ont été dans le passé. Aujourd’hui les Américains sont tournés vers le Pacifique et accaparés par la montée de la Chine. Le couplage entre les États-Unis et l’Europe est en train de se distendre, plus personne ne croyant que Washington se sacrifiera pour défendre Vilnius ou Paris : nous ressentons de plus en plus que nous sommes seuls dans cette affaire.

Propos recueillis par Christophe Geffroy

Le général Vincent Desportes publie le 6 avril avec Christine Kerdellant Visez le sommet. Pour réussir,
devenez stratège,
Denoël, 2022, 368 pages, 20 €.

© LA NEF n°346 Avril 2022

À propos Christophe Geffroy

Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).