De l’Ukraine à la présidentielle

ÉDITORIAL

Assurément la guerre déclenchée par la Russie en Ukraine est de ces événements qui marquent l’histoire. Personne ne s’y attendait réellement, tant une agression aussi caractérisée nous semblait impossible si près de chez nous. Et elle nous choque parce que nous pensions la paix en Europe définitivement acquise quand ce conflit signe le retour de la guerre, de la guerre « classique » d’un pays envahissant son voisin avec nombre de divisions, pays doté de plus de l’arme nucléaire et affirmant ne pas exclure son utilisation. La guerre, pourtant, n’a jamais disparu, elle a même touché l’Europe lors de la dislocation de l’ex-Yougoslavie avec une très discutable intervention de l’OTAN en Serbie sans mandat de l’ONU ; plus loin de nous, pour ne prendre qu’un exemple, un effroyable conflit secoue le Yémen où l’Arabie Séoudite intervient depuis 2015 sans soulever de réprobation internationale.

Ces considérations ne cherchent pas à justifier l’indéfendable, il y a clairement dans cette guerre un agresseur et un agressé. Mais il est nécessaire de remettre la situation présente en perspective afin de ne pas céder à une passion hystérique, de ne pas verser dans un manichéisme infantilisant qui fait désormais de V. Poutine le Mal absolu ou un fou, sans parler de l’absurde chasse aux sorcières qui vise jusqu’à la culture russe ! Si l’on veut arrêter ce conflit au plus vite et éviter plus de souffrances, il convient plutôt de réfléchir aux raisons qui l’ont provoqué. Cela suppose de prendre en compte les différents points de vue et les écarts de perception des protagonistes. Il y a chez les Russes un souci obsidional de l’encerclement et V. Poutine avait annoncé que son pays jugeait inacceptable l’extension de l’OTAN vers l’Est alors que le pacte de Varsovie qui justifia sa création avait été démantelé après la chute du communisme soviétique. Les Occidentaux, emmenés par les Américains, n’ont jamais pris au sérieux les avertissements des Russes qu’ils ont toujours regardés comme un ennemi potentiel à rabaisser à tout prix, ratant le tournant des années 1990 pour changer de regard et donc de politique à l’égard de ce grand pays qui a vocation à trouver sa place dans une Europe pacifiée. La neutralité de l’Ukraine, à laquelle V. Zelensky lui-même semble prêt, sera au centre de toute négociation.

Cela sera-t-il suffisant ? Ne connaissant pas les objectifs de V. Poutine, c’est difficile à dire, mais ce qui est sûr, c’est que son invasion a dressé les Ukrainiens contre la Russie (même les Orthodoxes ukrainiens dépendants du patriarcat de Moscou ont épousé la cause nationale) et éveillé un patriotisme partagé qui affermit la légitimité de la jeune nation ukrainienne. Il a aussi réussi à ranimer l’OTAN et raviver une vague unité européenne bien incertaine.

La présidentielle « flinguée »

Du point de vue français, l’élection présidentielle est l’un des dommages collatéraux de la guerre en Ukraine : comme le titrait avec humour la revue Causeur de mars, « Poutine détruit l’Ukraine et flingue la présidentielle ». Certes, avant même cette guerre, le président Macron avait de sérieuses chances d’être réélu, elles se sont décuplées depuis, au point que ce dernier ne juge quasiment plus nécessaire de faire campagne, montrant par là qu’il ne se situe pas au même niveau que ses adversaires considérés avec dédain, ce qui en dit long sur sa conception du débat démocratique.

Une autre catastrophe, cependant, a placé E. Macron en position d’être réélu aisément : la pandémie de Covid-19. Le gouvernement, en s’engageant dans une politique sanitaire fortement restrictive des libertés publiques, a répondu à l’attente d’une large part de la population sensible au sentiment de peur répandu jour après jour par le président, les ministres, les « scientifiques » et les grands médias. Ce n’est donc pas son bilan, à maints égards catastrophiques, qui est jugé, mais sa faculté à donner une priorité absolue, « quoi qu’il en coûte », à la protection de la santé de chacun, sans trop chercher à s’interroger si d’autres politiques moins coûteuses pour nos libertés et notre économie n’auraient pas été envisageables.

Bref, à l’occasion de l’élection phare de notre système politique, c’est le débat censé faire vivre la démocratie qui est ainsi amputé par des événements extérieurs et un président se figurant n’avoir aucun compte à rendre à la nation.

Christophe Geffroy

© LA NEF n°346 Avril 2022

À propos Christophe Geffroy

Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).