Mathieu Detchessahar © DR

La nation, chemin de l’universel ?

Agrégé des universités, Mathieu Detchessahar est professeur à l’Institut d’économie et de management de l’université de Nantes, il est aussi membre fondateur du Groupe de recherche anthropologie chrétienne et entreprises (GRACE). Il nous parle de son dernier livre (1), un magnifique et intelligent plaidoyer pour la nation.

La Nef – La nation a été fortement dénigrée, elle renaît pourtant tout autour de nous mais encore peu en France : pourquoi un essai pour la réhabiliter, quel est l’enjeu de cette réhabilitation ?
Mathieu Detchessahar
– On vit en effet une époque dans laquelle le mot de nation apparaît, au mieux comme totalement désuet au temps de la globalisation, au pire comme franchement nauséabond car irrémédiablement contaminé par le germe du bellicisme. Pourtant, on ne finirait pas de répertorier les signes montrant un profond attachement des peuples à leur nation. Ils semblent conserver la claire conscience de ses bienfaits, au plan social comme au plan politique. La nation est tout d’abord le lieu de la solidarité et du secours. L’histoire commune, les mœurs partagées ainsi que le sentiment d’un destin collectif lui permettent de créer entre ces membres des liens de solidarité concrets (impôts et redistribution, défense commune…) qui sont autant de protections contre les aléas de la vie. La nation est la plus grande des communautés solidaires que les hommes aient inventées ! Loin des traditionnels reproches de fermeture ou de repli que lui adressent ses détracteurs, la nation est à l’inverse la communauté la plus inclusive : elle tisse des liens solidaires entre des familles, des professions, des provinces et même des ethnies différentes et elle les étend entre des personnes qui ne se rencontreront probablement jamais. Dans ce sens, elle constitue une incarnation partielle mais concrète de l’idée d’humanité. La nation est par ailleurs le conservatoire des libertés politiques. C’est dans les nations culturelles européennes que s’est inventée la démocratie réellement universelle, c’est-à-dire le projet politique d’un peuple souverain se gouvernant lui-même et présidant à sa propre destinée. L’attachement à la démocratie va de pair avec l’attachement à la nation, comme le pressentent bien aujourd’hui bon nombre de peuples qui refusent la dissolution de leurs libertés politiques dans le marché global ou dans des entités supranationales.

Votre essai pense la nation en prenant appui sur la philosophie chrétienne qui tend pourtant à l’universalisme : expliquez-nous ce paradoxe et qu’apporte sur ce sujet la philosophie chrétienne ?
Il faut résister à la tentation d’opposer l’universalisme chrétien et le fait national. L’unité que propose l’Église dans l’ordre de la foi et du salut ne conduit pas à méconnaître, encore moins à mépriser, la différence des cultures et des peuples dans l’ordre social et politique. Son appel universel ne s’adresse ni à de purs esprits, ni à des individus désincarnés et atomisés. Paul VI rappelait que, sauf à devenir une abstraction, « l’Église universelle devait s’incarner dans des Églises particulières constituées de telle ou telle portion d’humanité concrète, parlant telle langue, tributaire d’un héritage culturel, d’une vision du monde, d’un passé historique… ». L’enseignement chrétien s’appuie sur une anthropologie réaliste loin de tout idéalisme comme de tout universalisme naïf. Il élabore ses grandes orientations politiques en partant de l’homme considéré dans ses conditions de vie réelles. Or, cet homme n’est ni un enfant sauvage ni un Robinson ; il est un animal social qui naît et grandit dans un peuple dont il tire les ressources matérielles, morales et spirituelles nécessaires à son développement. L’homme grandit à l’intérieur d’un substrat social qui lui préexiste et lui sert en quelque sorte d’humus. Le mot nation dont la racine vient du latin natio dérivé du verbe nascere, c’est-à-dire naître, regarde bien du côté de cette capacité d’engendrement. Dans l’enseignement chrétien, l’importance des nations traduit la socialité naturelle de l’homme, c’est-à-dire un homme qui ne trouve pas sa propre construction ni sa propre réalisation en lui-même, mais avec, par et pour les autres. L’homme concret se reçoit d’un peuple et d’une tradition culturelle.

Vous consacrez des pages à la conception de la nation selon Jean-Paul II et le pape François : pourriez-vous nous résumer leurs conceptions et en quoi sont-elles actuelles ?
Dans le même esprit, François souligne dans Fratelli Tutti « qu’il n’y a pas pire aliénation que de faire l’expérience de ne pas avoir de racines, de n’appartenir à personne » (53) et rappelle que « les peuples qui aliènent leurs traditions (…) perdent avec leur identité spirituelle, leur consistance morale et enfin, leur indépendance ». Lorsque François invite à penser la fraternité universelle, celle-ci se construit toujours par le bas, car « seul le local est levure ». C’est toujours à partir d’un enracinement, d’une culture et d’un peuple que se conçoit un niveau de fraternité supérieur. Il n’existe pas de médiation directe entre l’individu et l’universel. Il y faut la médiation des nations ! Comment aimerait-il l’étranger, celui qui n’a pas appris d’abord à aimer son proche, à construire des relations amicales avec ses compatriotes ? C’est dans la pâte des communautés locales que se développent les vertus d’attention et de respect de l’autre à partir desquels un sentiment fraternel plus large pourra éclore.
Dans le même esprit, François souligne dans Fratelli Tutti « qu’il n’y a pas pire aliénation que de faire l’expérience de ne pas avoir de racines, de n’appartenir à personne » (53) et rappelle que « les peuples qui aliènent leurs traditions (…) perdent avec leur identité spirituelle, leur consistance morale et enfin, leur indépendance ». Lorsque François invite à penser la fraternité universelle, celle-ci se construit toujours par le bas, car « seul le local est levure ». C’est toujours à partir d’un enracinement, d’une culture et d’un peuple que se conçoit un niveau de fraternité supérieur. Il n’existe pas de médiation directe entre l’individu et l’universel. Il y faut la médiation des nations ! Comment aimerait-il l’étranger, celui qui n’a pas appris d’abord à aimer son proche, à construire des relations amicales avec ses compatriotes ? C’est dans la pâte des communautés locales que se développent les vertus d’attention et de respect de l’autre à partir desquels un sentiment fraternel plus large pourra éclore.

« Seules les nations culturelles sont parvenues à devenir durablement démocratiques », écrivez-vous : pouvez-vous nous expliquer cette affirmation ?
La démocratie ne se limite pas à un ensemble de procédures et de règles du jeu qu’une simple association d’individus se serait donné. La robustesse et la durabilité de ses modalités de fonctionnement appellent l’unité de la nation autour d’une culture. En effet, en instituant le principe majoritaire comme mode de sortie du conflit, la démocratie fait le pari que les minoritaires accepteront l’arbitrage de la majorité et se plieront à ses orientations. Comment ce privilège exorbitant de la majorité peut-il être accepté ? La décision majoritaire ne conquiert sa légitimité qu’à condition que les minoritaires soient bien convaincus qu’elle n’est pas exclusivement motivée par le service d’intérêts particuliers ou la promotion d’un mode de vie concurrent, mais qu’elle tente de servir le développement d’un commun. Bref, il doit exister, au-delà des différences de tactiques, une volonté de poursuivre un style de vie et un projet collectif. La démocratie suppose le substrat de la nation culturelle. De ce point de vue, on remarquera que toutes les démocraties qui essaient de fonctionner sur la base d’un simple ensemble de procédures sans le soubassement de l’unité culturelle, éprouvent souvent les plus grandes difficultés à faire vivre ces règles du jeu. C’est le cas de la démocratie libanaise multi-communautaire mais c’est également le cas de la démocratie belge pourtant construite sur la base de sous-communautés culturellement très proches.

Vous opposez la conception « contractualiste, volontariste et individualiste » de la nation à une conception culturelle qui intègre enracinement et transmission… la première conception étant archi dominante aujourd’hui : en quoi est-elle dangereuse pour la nation ?
Les racines intellectuelles de la compréhension moderne de la nation se trouvent en effet dans le paradigme contractualiste issu des Lumières anglaises et françaises. Cette nation exclusivement politique ne naît pas dans le creuset de la nation culturelle mais dans celui du grand mythe politique moderne de l’état de nature. On part d’individus vivant isolément, que rien ne relie a priori, ni culture, ni histoire commune, et qui décident d’instituer eux-mêmes, de façon volontaire, un ensemble d’institutions et de lois leur permettant de quitter l’état de nature dans lequel règne la loi du plus fort. Rien d’autre n’unit la nation moderne que les lois et les institutions qu’elle s’est donnée. Avant le contrat social, il n’y a que des individus. Après, il y a une nation réduite à des règles, des normes et des institutions. La nation n’est plus une communauté d’héritiers mais une collection d’individus de hasard, gestionnaire d’un système de règles organisant leur vie commune.
Or, les nations politiques ne naissent pas de rien, elles ne sont pas de simples artifices juridiques. Si des individus peuvent avoir le désir et la capacité d’instituer leur vie commune sous une forme politique, c’est qu’ils partagent déjà un territoire, une histoire et des mœurs, une langue et des références culturelles. La règle juridique constitue d’ailleurs une colle sociale trop faible pour tenir ensemble les participants. Toujours susceptible d’être contestée ou transgressée, il lui faut s’appuyer sur des mœurs et des représentations partagées qui constituent la véritable force pacificatrice d’une société. Sans ce point d’unité culturelle, le lien social se délite, et les grands acquis politiques de la nation (la concorde civile, la justice sociale, la démocratie…) sont de plus en plus menacés comme c’est le cas dans tous les États-nations – à commencer par la France – aux prises avec un communautarisme et un multiculturalisme grandissant.

Aujourd’hui la nation est aussi menacée par un individualisme destructeur poussant l’homme à toujours plus d’autonomie, d’une part, et par un communautarisme dénigrant le passé alimenté par une immigration pléthorique, d’autre part : quelles pistes préconisez-vous pour s’arracher à ces menaces mortelles ?
Aux forces lentement dissolvantes de l’individualisme intégral s’ajoutent en effet depuis quelques années les furies d’un communautarisme militant. Là où l’individualisme intégral avait installé une certaine indifférence face à l’histoire, le communautarisme militant déploie, lui, une attitude de dénigrement systématique. L’histoire n’est lue qu’au prisme déformant de la perpétuation de rapports de domination qui ne sont plus uniquement économiques comme au temps du marxisme triomphant mais également des rapports de genre ou de race. Si notre histoire n’a été qu’esclavagiste, misogyne, colonisatrice et patriarcale, qui voudrait poursuivre une telle chronique ? Il ne reste plus à la communauté que les passions tristes de la haine de soi, tempérées chez une petite avant-garde par l’ivresse de tout liquider. Face à ces forces destructrices, il faut conduire pied à pied le combat culturel. J’observe avec joie qu’un certain nombre d’intellectuels, de gauche comme de droite, s’y emploient ! Ils signent des tribunes, publient des livres, organisent des colloques – à l’image du récent colloque sur le wokisme organisé en Sorbonne – et semblent de moins en moins impressionnés par les petits marquis de la pensée unique toujours prompts à lancer des anathèmes et à dresser des listes noires.
Défendre, sans idolâtrie, l’idéal national n’est le fruit d’aucun identitarisme ou nationalisme de repli mais la conséquence de la seule conviction que la forme nationale demeure le lieu d’une solidarité concrète, de la rencontre pacifique de l’autre par-delà l’altérité. Car qui remplacera la nation ? Le marché mondial comme principe de régulation des affaires humaines ? La classe, la race, le sexe ou l’orientation sexuelle comme mode de construction des communautés politiques, c’est-à-dire le règne de la « mêmeté » et de la fermeture à l’autre ? Pas sûr que la raison et la liberté, pas plus que les aspirations à l’universalité, en sortent grandies…

Propos recueillis par Christophe Geffroy

(1) Mathieu Detchessahar, La nation, chemin de l’universel ? Sortir de l’impasse post-nationale, Desclée de Brouwer, 2022, 120 pages, 16,90 €.

© LA NEF n°347 Mai 2022

À propos Christophe Geffroy

Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).