Abbaye de Clear Creek aux Etats-Unis © Elvir Tabakovic

Le « traditionalisme » américain est fort diversifié

L’abbaye bénédictine Notre-Dame de l’Annonciation de Clear Creek, dans l’Oklahoma aux États-Unis, est à l’origine une fondation de Fontgombault (1999) érigée en abbaye en 2010. Elle compte aujourd’hui plus de 50 moines. Son Père Abbé, Dom Philippe Anderson, nous explique cette fondation et nous éclaire sur la situation du « traditionalisme » américain dont on a dit qu’il était visé par le pape François dans Traditionis custodes.

La Nef – Pourriez-vous nous dire d’abord un mot de votre abbaye : comment est-elle née et pourquoi cette implantation à Clear Creek ?
TRP Philippe Anderson
– L’abbaye Notre-Dame de Clear Creek est née de deux projets de vie monastique – un grand et un petit –qui se sont rencontrés pour réaliser, au seuil du troisième millénaire, une seule aventure spirituelle au Nouveau Monde. En ce qui concerne le « grand projet », le Père Abbé Jean Roy de l’abbaye N.-D. de Fontgombault, restaurée en 1948 par l’abbaye de Solesmes, pensait déjà au début des années 1970 qu’il serait bon de faire une fondation aux États-Unis. Il voyait l’influence plutôt matérialiste toujours grandissante de notre côté de l’Atlantique, et il jugeait opportun d’offrir à cette partie du Nouveau Monde ce que pouvait lui apporter la vie contemplative bénédictine.
Quant au « petit projet », il s’agissait d’un groupe de jeunes Américains, anciens élèves de l’université du Kansas, pour la plupart des convertis au catholicisme, qui cherchaient à cette même époque, suivant la suggestion d’un de leurs professeurs, John Senior, à fonder un monastère dans le Kansas. Comme ça ! Cette nouvelle fondation serait, pensaient-ils, une sorte d’aboutissement de leur démarche de foi comme convertis et de leur amour pour la culture chrétienne rencontrée dans leurs études littéraires. Ils espéraient trouver en Europe un moine capable de les aider. Le Père sous-prieur de Fontgombault de l’époque, Dom Antoine Forgeot, qui avait accueilli alors deux Américains « chercheurs », leur a expliqué qu’ils ne pouvaient pas prendre avec eux un moine tout simplement, mais que, s’ils entraient comme postulants à Fontgombault, après quelques années, une fondation pourrait se faire aux États-Unis. Le Père Abbé Roy, ayant été mis au courant de la visite des Américains, pensait de même. Pour leur part, les Américains, après quelques séjours à Fontgombault, voyaient que la vie qu’ils rencontraient dans cette abbaye serait bien adaptée à leur projet. Par la suite, plusieurs Américains sont rentrés à Fontgombault et y ont fait profession, mais il a fallu un quart de siècle avant que ce grand rêve de fondation bénédictine aux États-Unis devienne une réalité, non pas au Kansas finalement mais dans l’Oklahoma tout proche.

D’où proviennent vos vocations aux États-Unis, qu’est-ce qui motive un jeune Américain de franchir le pas pour entrer chez vous ?
Nos vocations viennent d’un peu partout – même d’autres pays comme l’Australie –, mais la plupart nous arrivent, soit des universités et des collèges catholiques aux États-Unis, comme Thomas Aquinas Collège ou Christendom Collège, soit directement de leurs familles, souvent par l’intermédiaire d’un prêtre ami du monastère. Certains de ces postulants ont travaillé un temps dans le monde. Devant le spectacle d’une société civile en pleine décomposition ils cherchent surtout la lumière d’une foi catholique ardente et sans compromis.

Quelle est la position de l’abbaye sur la liturgie : selon quel missel célébrez-vous et pourquoi ?
C’est un sujet vaste que cette question liturgique – spécialement pour des bénédictins ! Dans mes réponses je ne parle pas au nom de la Congrégation de Solesmes, mais notre façon de comprendre les choses liturgiques à Clear Creek dérive assurément – et éminemment – de l’enseignement lumineux de notre fondateur, Dom Prosper Guéranger.
Comme toute la famille monastique issue de l’abbaye de Fontgombault et comme beaucoup de prêtres séculiers et de laïcs en France et ailleurs, nous avions éprouvé un certain désir de retrouver, dans les années qui ont suivi la réforme liturgique du concile Vatican II, une partie de l’héritage liturgique de l’Église qui semblait disparaître, non pas en théorie, mais dans la pratique. Il faut être parfaitement claire : il n’y a au fond qu’une seule messe, comme il n’y a qu’un seul sacrifice de Notre-Seigneur, un seul baptême, une seule Église. Il y a une pluralité de rites, toutefois, ce qui ne nuit pas à l’unité de l’Église.
À Clear Creek, comme à Fontgombault, nous célébrons la messe selon le missel romain de 1962, mais avec des modifications à la messe conventuelle approuvées jadis par la Commission Pontificale Ecclesia Dei (commission intégrée par le pape François en 2019 à la Congrégation pour la Doctrine de la foi). Ces modifications, par exemple l’utilisation de quelques préfaces empruntées au missel de 1969, voulaient indiquer notre volonté de ne pas nous obstiner dans un rejet total du missel du pape saint Paul VI, surtout étant donné qu’on y trouve d’excellents éléments. Au fond, cela veut être une sorte de rite traditionnel monastique. En adoptant ces éléments du missel de Paul VI, il ne s’agissait pas de prendre un chemin de compromis, mais de naviguer courageusement entre Charybde et Scylla, entre le relativisme moderniste et l’intégrisme extrême, cherchant toujours le chemin ardu des crêtes (pour prendre une autre image), un chemin difficile, mais pleinement catholique. Notre évêque, celui de Tulsa, apprécie notre pratique liturgique, et il nous encourage à continuer dans la ligne suivie jusqu’ici.

Comment avez-vous reçu le motu proprio Traditionis custodes, puis les Responsa et enfin le décret d’exemption de la Fraternité Saint-Pierre ?
Le Souverain Pontife a certainement le droit de régler les usages liturgiques dans l’Église, et nous respectons ce qui a été décrété dans Traditionis custodes et les Responsa. Nous avons reçu ces documents avec le sérieux et l’attitude filiale qui conviennent toujours lorsque le Saint-Père et ses collaborateurs parlent, mais, il faut l’avouer, non sans une certaine tristesse.
Il faut reconnaître qu’un assez grand nombre de personnes hautement qualifiées, soit aux États-Unis, soit en Europe, ont protesté respectueusement contre une certaine dureté de Traditionis custodes et du document qui l’a suivi. Au moins cinq cardinaux, y compris le cardinal Burke, ont exprimé leur déconvenue devant le motu proprio (1). Il y a aussi des prêtres, des théologiens, des philosophes, des canonistes, des historiens, et beaucoup d’autres aux États-Unis et à travers le monde.
Nous nous sommes réjouis, en revanche, de voir, non seulement l’attitude filiale qui a inspiré la Fraternité Sacerdotale Saint-Pierre de s’en remettre au Saint-Père pour cette question, mais surtout de voir avec quelle bonté celui-ci a répondu à sa supplique.

Comment voyez-vous l’avenir de la messe traditionnelle et des « tradis » ?
Je vois deux chemins qui s’ouvrent devant nous par rapport à la messe « traditionnelle ». D’un côté il est possible que le Saint-Siège et nos évêques suppriment autant que possible cette forme de célébration. Dans ce cas, l’usus antiquior continuera probablement de façon plus ou moins clandestine et illicite. Un certain nombre de catholiques vivront dans un quasi-schisme, la colère vis-à-vis de la hiérarchie s’accentuera, bon nombre des jeunes cesseront de pratiquer la foi, et une certaine tristesse envahira l’Église. L’autre chemin mènerait les autorités de l’Église, me semble-t-il, à embrasser ce qui représente en réalité un nouvel élan dans la vie chrétienne, pour rendre cet intérêt pour l’ancien rite pleinement catholique et orthodoxe au meilleur sens. Il ne s’agit plus de nos jours, en effet, de vieilles personnes s’agrippant aux souvenirs nostalgiques, mais de jeunes qui découvrent en quelque sorte leur propre héritage.
Voici une comparaison qui pourra aider à mieux comprendre la situation. Aux XIIe et XIIIe siècles la tendance à embrasser un certain idéal de pauvreté évangélique a commencé par causer de sérieux problèmes, comme en témoigne, par exemple, l’histoire des Vaudois, qui ont fini dans l’hérésie. Une étude récente de Donald Prudlo (2) révèle à quel point la controverse d’alors a bouleversé les esprits à l’Université de Paris et ailleurs. Saint Thomas d’Aquin et saint Bonaventure ont dû défendre vigoureusement l’existence même des Frères prêcheurs et des Frères mineurs contre leurs ennemies, qui les traitaient de faux prophètes et de précurseurs de l’Antéchrist. Mais le pape Innocent III et ses successeurs, au lieu d’écraser ce mouvement, ont vu dans ces nouveaux ordres une nouvelle vie pour l’Église elle-même. Nous connaissons la suite.

Certains échos, à Rome, ont laissé entendre que Traditionis custodes visait principalement des traditionalistes américains ouvertement opposés au concile Vatican II et à la réforme liturgique de Paul VI : qu’en est-il en réalité, comment se présente le traditionalisme aux États-Unis ?
Il y a certainement des catholiques américains « de la Tradition » qui n’ont pas peur de se faire entendre, parfois avec un notable manque de discrétion. Ce serait une erreur, d’ailleurs, de penser qu’il existe un traditionalisme américain bien unifié, dont ces voix plutôt stridentes seraient l’expression normative. Il y a toutes sortes d’attitudes parmi ceux qui défendent le rite antérieur, allant des familles qui viennent juste de découvrir avec enthousiasme ce rite vénérable, jusqu’aux prêtres et laïcs, plus ou moins liturgistes, qui suivent le débat (souvent non sans passion d’ailleurs) depuis longtemps. Sans doute, si à Rome on a l’impression qu’il y a chez nous un traditionalisme farouche qui défie les autorités, cela vient surtout d’un nombre relativement restreint de journalistes ou d’individus qui écrivent dans le cadre des blogs, parfois pour de nombreux lecteurs. Tous les journalistes plutôt favorables à l’ancien rite ne tombent pas dans cette catégorie des indiscrets – il y en a qui travaillent sagement, je dirais, à servir courageusement la Sainte Église – mais ce sont les plus impétueux, sans doute, qui commandent le plus d’attention.

Des médias européens ont accusé certains catholiques conservateurs américains, y compris des évêques, d’être plus ou moins ouvertement opposés au pape François : qu’en est-il ?
Il me semble que les évêques favorables à la messe plus traditionnelle chez nous restent bien dans les limites d’un dialogue respectueux. Je pense à l’archevêque de San Francisco, Mgr Cordileone, par exemple, ou à Mgr Strickland au Texas. Il y a certainement, encore une fois, des journalistes laïcs qui s’opposent assez directement au pape François – allant même à condamner en bloc le concile –, mais je ne connais pas d’évêque chez nous qui manque ainsi de mesure dans ses propos. Il y a tout de même un archevêque bien connu dans le monde « tradi », qui n’est pas lui-même américain, mais qui a une (trop) grande influence aux États-Unis, je vise Mgr Vigano. Cet homme manque manifestement de mesure et d’humilité, et on peut dire sans exagérer qu’il s’oppose ouvertement au pape.

D’une façon plus générale, quel regard portez-vous sur le catholicisme américain, quelle est sa situation réelle, ses évolutions, quelles sont ses forces et ses faiblesses ?
En ce moment, malgré bien des difficultés et des craintes, et sans me bercer d’illusions ni que cela ne soit qu’un vœu pieux, j’espère, je vois déjà une belle éclosion de vocations et de vie catholique poindre à l’horizon. Je parle ici justement des jeunes et des moins jeunes qui trouvent un grand bien dans la célébration de la sainte liturgie selon le rite plus ancien. Il ne s’agit pas simplement de perspectives prometteuses véhiculées par les médias, mais de personnes réelles que je rencontre ici, loin des chemins battus, au milieu des collines caillouteuses de l’Oklahoma. Par rapport à la population catholique générale des États-Unis ou du monde ils ne sont pas légion, mais ce sont peut-être bien – en face du tsunami du sécularisme contemporain –, les trois cents de Gédéon.

Propos recueillis par Christophe Geffroy

(1) Cf. Peter Kwasniewski, From Benedict’s Peace to Francis’s War, (Brooklyn, New York, Angelico Press, 2021).
(2) Donald S. Prudlo, Thomas Aquinas, A Historical, Theological, and Environmental Portrait (New York, Paulist Press, 2020), p. 30, 32, 52.

Abbaye Notre-Dame de l’Annonciation : 5804 W Monastery Road, Hulbert, OK 74441, États-Unis.
Site : https://clearcreekmonks.org/
Tél. : (918) 772-2454.

À propos Christophe Geffroy

Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).