Marine Le Pen © Flickr

Du peuple et des élites

Alors que tout semblait écrit d’avance, les résultats du second tour des élections législatives ont finalement réservé de réelles surprises. Parmi les mauvaises, celle du record de l’abstention qui confirme le désintérêt des Français pour leur démocratie, ce qui est assurément fort préoccupant. Parmi les bonnes, alors que les médias en chœur chantaient la victoire de la Nupes au premier tour, son résultat s’avère décevant et montre, point peu souligné, que les trois quarts des Français n’ont pas voté à gauche, la droite demeurant le bloc politique le plus important (LR, Reconquête ! et RN totalisent 35 % des voix).

Les législatives confirment également qu’Emmanuel Macron n’a pas été élu président de la République par un vote d’adhésion et qu’il est ainsi incapable de réunir derrière lui une majorité de Français dont beaucoup expriment une virulente hostilité à son encontre.

Ces élections sont un échec pour Éric Zemmour dont le parti, Reconquête ! (qui a bien servi de voix d’appoint au RN), aura du mal à exister en n’étant présent dans aucune instance politique et sans financement, surtout si les LR, qui ne se sont pas effondrés, se décident enfin à suivre leur aile conservatrice majoritaire (Wauquiez-Lisnard-Ciotti-Bellamy…), seule façon de s’affirmer et de survivre sans se faire phagocyter par le parti présidentiel : dans cette hypothèse, on voit mal quel espace il resterait à Reconquête ! entre un LR conservateur et un RN populiste.

Quant au RN, il est assurément le principal vainqueur de ces législatives en réussissant pour la première fois à gagner un grand nombre d’élus avec un scrutin majoritaire à deux tours : le blocage psychologique (le fameux « front républicain ») qui empêchait quantité de Français de voter pour lui semble bel et bien avoir sauté, même si ce parti concentre encore l’hostilité irréductible d’une majorité d’électeurs, comme l’a montré le second tour de la présidentielle où Marine Le Pen était pourtant confrontée à un adversaire suscitant un large rejet. Le résultat est d’autant plus surprenant que le RN a toujours surinvesti l’élection présidentielle avec la personnalisation qui l’accompagne, négligeant le travail d’enracinement local pourtant indispensable pour tout parti ayant des ambitions nationales. Avec 89 députés, il lui appartient dé­sormais de prouver le sérieux de son travail législatif.

Si la situation continue de se dégrader sans sursaut notoire d’autres composantes politiques, il n’est pas impossible que le RN finisse par accéder seul au pouvoir sans guère changer de stratégie. Celle-ci pose pourtant de vrais problèmes. Marine Le Pen rejette le clivage gauche/droite et, en bonne populiste, se présente comme la candidate du peuple sain et enraciné qu’elle oppose aux bourgeois et aux élites adeptes de la mondialisation. Certes, nous l’avons souvent évoqué ici, la fracture entre la « France d’en haut » et la « France périphérique » (Christophe Guilluy) est une réalité indéniable. Mais une chose est de constater cette réalité, autre chose d’en profiter pour opposer ces deux parties de France en jouant l’une contre l’autre. Évidemment, en démocratie, les camps politiques sont destinés à s’affronter, mais ils sont censés le faire sur des idées, non sur la sociologie des populations – le marxisme a ouvert la voie en stimulant la haine des classes.

De plus, la vision populiste de Marine Le Pen prête au « peuple » une infaillibilité politique qu’il n’a pas : tout ce que décide le peuple n’est pas forcément juste ni bon pour le pays, le vote majoritaire ne peut être l’ultima ratio de la vie politique, on le voit bien avec la déconstruction anthropologique sans précédent à l’œuvre depuis quelques décennies, sujet sur lequel elle est précisément très mal à l’aise et fort discrète. Ajoutons que c’est principalement dans la bourgeoisie honnie que survivent encore les éléments de transmission qui ont fait la nation française : le sens de la famille, l’amour du pays et de son histoire, l’initiation aux arts et à la culture, le goût de la lecture, la défense de l’enseignement libre, la pratique religieuse…

Opposer les élites « pourries » à un peuple « sain » n’est pas une bonne politique. Tout peuple a besoin d’élites qui le représentent et avec lesquelles il puisse se sentir en osmose. Sur les sujets qui ont fait le succès du RN – l’immigration, l’islam, la construction européenne ou l’insécurité –, une partie des catégories supérieures et de la haute administration est dé­sormais consciente de l’urgence des problèmes. S’il est bon de s’appuyer sur le peuple, ce sont aussi les élites qu’il faut convaincre si l’on veut mener à terme de vraies réformes politiques.

Christophe Geffroy

© LA NEF n°349 Juillet-Août 2022

À propos Christophe Geffroy

Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).