Encore de l’argent et de la grippe

« L’argent est bien la plus efficace des ruses. C’est aussi la plus vaine. » Ainsi parlait Maurras dans Si le coup de force est possible. Quel chrétien pourrait lui donner tort, au sujet de cet argent qui étant « l’équivalent universel » est bien le « sale argent » dont parle le Christ, l’instrument idéal du père du mensonge et de l’homicide dès le commencement du monde. Il semble, hélas, à considérer nos contemporains – mais peut-être est-ce une maxime universelle – que même parmi les catholiques on se laisse aller, sans le penser explicitement sûrement, à se fier à cet argent menteur dont on croit qu’il confère tous les droits, tous les honneurs, toutes les puissances. Entend-on, même en chaire, même le dimanche encore des prêches contre cette fausse valeur qui étouffe, détruit tout ? L’argent d’accord, l’argent oui mais bon, l’argent pourquoi pas, entend-on partout murmurer, quand ce n’est pas crié au grand jour. Les catholiques français ont habitué d’envoyer dé­sormais leurs rejetons dans de bonnes écoles de commerce ou bien à passer le barreau, ou même à devenir startupeurs, tant que ça rentre. On avait appelé ça, à l’époque de François Fillon, la droite de la toiture à refaire : force est de constater qu’elle n’a tiré aucun enseignement, cette droite, non seulement de ses erreurs mais de ses fautes elles-mêmes. La voilà heureusement bien punie, tombée qu’elle est à 7 % aux présidentielles, puis à rien aux législatives, emmurée dans ses certitudes de représenter la France quand elle n’est que la banlieue ouest employeuse de femmes de ménage.
Mais de l’autre côté de la barrière, on peut se désoler aussi que le petit peuple des ronds-points ne soit lui-même passionné que de « pouvoir d’achat » : non que l’on puisse lui reprocher de vouloir boucler ses fins de mois, bien au contraire, mais qu’on ne lui propose rien de supérieur qui puisse motiver son âme. Aussi se retrouve-t-on avec une ridicule assemblée nationale d’où rien ne sortira de bon, pris dans la mâchoire du piège à cons de ceux qui vont jouer le populisme jusqu’au bout, et de ceux qui vont mépriser ce peuple toute la sainte journée.
Peut-on résister à ce sujet à citer encore une fois le merveilleux Péguy qui, dans De la grippe, avait tout annoncé il y a plus de cent ans : « Tous les trucs des Parlements bourgeois, le vote par division, le vote par paragraphes et le vote sur l’ensemble, et toutes les motions, et les motions d’ordre, et la question préalable, et le vote en commençant par la motion la plus éloignée, et le vote sur la priorité, et le vote sur la forme, et le vote sur le fond, et le vote par tête, et le vote par ordre, et le vote par mandats, et le vote avec les mains, et le vote avec les pieds, et le vote avec les cannes, et le vote avec les chapeaux, sur les tables, sur les chaises, et le vote en chantant, et les formules heureuses de conciliation… »
Voilà à quoi est rabaissée la grande France, présidée par un duplice, gouvernée par des incompétents et qui n’aura plus dans les cinq ans qui viennent qu’à attendre ou bien l’immobilité du cadavre ou bien les soubresauts des révolutions. Si l’on ne peut jamais souhaiter les secondes, la première se révélera peut-être à l’usage bien plus dangereuse, pourvoyeuse de colères, d’incompréhensions et de vide intellectuel, politique et spirituel qu’elle sera. Il est temps, encore une fois, de reprendre son bâton de pèlerin et de souhaiter, sinon le coup de force, au moins le coup de grâce. De grâce divine, bien entendu.

Jacques de Guillebon

© LA NEF n°349 Juillet-Août 2022

À propos Jacques de Guillebon

Écrivain, essayiste, chroniqueur de La Nef, rédacteur en chef de L'Incorrect, il est l’auteur notamment de Anarchrist. Une histoire de l’anarchisme chrétien (avec Falk van Gaver, Desclée de Brouwer, 2015), L’impasse. Du mariage laïc au mariage gay (Editions de l’Œuvre, 2012), Le nouvel ordre amoureux (avec Falk van Gaver, Editions de l’Œuvre, 2008), Nous sommes les enfants de personnes (Presses de la Renaissance, 2005, rééd. Xenia, 2010).