Guillaume Cuchet © DR

La montée des « sans religion »

Guillaume Cuchet, professeur d’histoire contemporaine à Paris I-Panthéon-Sorbonne, auteur du très remarqué Comment notre monde a cessé d’être chrétien (Seuil, 2018), est l’un des meilleurs analystes du catholicisme contemporain. Entretien sur l’avenir de la paroisse et de la mission.

La Nef – Quelles ont été les principales transformations de la paroisse en France au XIXe et dans la première moitié du XXe siècle ?
Guillaume Cuchet
– On a vu se mettre en place, à partir du milieu du XIXe et, plus encore, de la fin du siècle, un nouveau type de paroisse : la paroisse d’œuvres, qui a culminé dans l’entre-deux-guerres. C’était la principale réponse de l’Église à la déchristianisation. Le résultat est loin d’avoir été négligeable. Ces œuvres s’adressaient aux enfants, aux jeunes, à une partie des adultes, pour tâcher de les faire vivre dans un milieu ou une ambiance chrétienne. La liste est longue : patronages, colonies de vacances, Enfants de Marie, « noëlistes », troupes scoutes et clans routiers, Cœurs vaillants et Âmes vaillantes, sociétés sportives, fanfares, cercles d’hommes, chorales, etc. Il y en avait pour tout le monde. À quoi s’ajoutaient des œuvres « de charité », comme la Société de Saint-Vincent de Paul, les soupes populaires, les dispensaires, l’aide maternelle, des associations de piétié, des œuvres « de propagande » : presse, bibliothèques paroissiales, théâtres, cinémas. Toutes ces institutions ont joué un rôle important dans le maintien de la présence sociale de l’Église, dans les milieux populaires notamment. On oublie souvent qu’elles ont contribué après 1905 à faire baisser l’anticléricalisme par les services sociaux qu’elles rendaient et à faire émerger une nouvelle jeunesse chrétienne, qu’on retrouvera dans les mouvements d’Action catholique spécialisée de l’entre-deux-guerres.

L’Action catholique a-t-elle eu un impact sur la paroisse ? Quel bilan feriez-vous de l’Action catholique ?
L’idée de l’Action catholique spécialisée (parce qu’il en existait une aussi dite « générale ») était de « refaire chrétiens nos frères », pour reprendre le slogan de la Jeunesse ouvrière chrétienne (née en 1927). Pour cela, deux principes : l’apostolat des laïcs (du jeune par le jeune, avec l’appui d’un aumônier, avec qui des relations d’un type nouveau vont se nouer), et la spécialisation par milieu dans une société où les différences de classes étaient très fortes. En pratique, les sections de l’Action catholique ont souvent été intégrées dans le réseau des œuvres paroissiales antérieures, mais elles ont aussi impulsé une nouvelle dynamique missionnaire dans l’Église de France. Les résultats quantitatifs ont été limités – de l’ordre de la stabilisation des courbes plus que de leur inversion –, mais le mouvement a évolué et, très soutenu par l’épiscopat, il a contribué à modifier en profondeur le catholicisme français. Résultat : en France, Vatican II sera souvent perçu comme un concile consacrant les options de l’Action catholique « à la française » des années 1950.

La déchristianisation avec la baisse importante du nombre de pratiquants et de prêtres remet-elle en cause la paroisse en tant que telle, au moins dans les campagnes ?
La crise des vocations sacerdotales a (en gros) divisé par dix le recrutement des prêtres entre 1945 (1500 ordinations) et 1975 (150), de sorte que l’Église a perdu les moyens d’entretenir l’ancien maillage paroissial très serré qui était le sien. L’unité de base du système est passée de la commune au chef-lieu de canton, voire d’arrondissement. Les taux de pratique ruraux se sont effondrés, par crise de l’offre autant que de la demande. L’Église actuelle est de plus en plus urbaine, voire concentrée dans certains quartiers des grandes villes. Pour rester présente dans les campagnes, elle doit inventer des modes de présence plus intermittente, tout en s’efforçant de mettre en réseau des centres moins nombreux (sanctuaires, paroisses, monastères, communautés sacerdotales). Elle y travaille.

Dans ce contexte de déchristianisation, notez-vous en tant qu’historien un renouveau depuis la « génération Jean-Paul II » et si oui, comment se manifeste-t-il ?
La « génération Jean-Paul II » qui, dans ses premières cohortes, a aujourd’hui 50 ou 60 ans et qui, pour une part, gouverne l’Église, est à l’heure des premiers bilans. Elle s’était fondée sur l’idée que si Vatican II n’avait pas produit les bons effets attendus, c’était parce qu’on l’avait mal compris ou mal appliqué, ou qu’il était intervenu dans une conjoncture trop con­traire. Dès lors qu’on l’aurait remis sur les bons rails et appliqué dans un contexte assaini, il pourrait produire ses bons effets. Et, de fait, dans les années 1980-1990, le catholicisme français a pu penser un temps qu’il en serait bien ainsi, notamment avec le succès des JMJ de Paris en 1997. Il y a même eu à ce moment-là un court moment d’euphorie dans ses rangs. Je ne suis pas sûr qu’on en dirait autant aujourd’hui, alors que tous les indices sont au rouge, sans parler des effets du Covid et de la crise des abus sexuels dans l’Église. Une certaine perplexité, voire un doute, s’est emparée de la génération Jean-Paul II vieillissante et la suivante est un peu en panne de projet apostolique de rechange. Comme pour l’Action catholique, on s’aperçoit que la génération a transformé le catholicisme français, mais qu’elle n’a pas réussi à inverser les courbes de la sécularisation. C’est tout le paradoxe de ces mouvements apostoliques qui se suivent depuis le XIXe dans l’Église de France qu’ils prétendent à chaque fois inverser le cours de l’histoire mais que leur résultat réel, in fine, consiste surtout à transformer le catholicisme subsistant. Ce n’est pas rien, mais ce n’était pas le but premier de l’opération.

Beaucoup estiment que, pour penser la « nouvelle évangélisation » de l’Europe, ancienne « chrétienté », il conviendrait analogiquement de se reporter à la situation des premiers chrétiens, minoritaires face à un Empire païen : cette analogie vous semble-t-elle pertinente ?
C’est ce qu’on pourrait appeler la thèse du « IVe siècle à l’envers ». Sous-entendu : à l’époque de Constantin, nous sommes entrés en « chrétienté » (c’est-à-dire dans une société et un État régis officiellement par des principes chrétiens, tels qu’on les comprenait à l’époque), et nous serions désormais en train d’achever d’en sortir. De ce retour au paganisme, on peut citer des exemples comme la crémation des défunts ou certaines formes officielles d’« infanticide ». Con­clusion : relisons les Pères de l’Église pour tâcher de baptiser une nouvelle fois ce monde redevenu païen ou d’apprendre à vivre en chrétien à l’intérieur. La thèse n’est pas nouvelle : on en parlait déjà au XIXe siècle. Elle a une part de vérité à mon avis, mais aussi ses limites. Non seulement parce que le christianisme n’a pas complètement disparu parmi nous, mais aussi parce qu’un paganisme post-chrétien est forcément différent d’un paganisme pré-chrétien. Les conditions de la conquête (initiale) sont différentes de celles de la reconquête (le clergé français a commencé à s’en aviser dès le milieu du XIXe). Le monde d’aujourd’hui, enfin, n’a pas grand-chose à voir avec celui de l’Antiquité, ni dans ses tendances, ni dans ses possibilités.

Dans votre dernier livre, Le catholicisme a-t-il encore un avenir en France ?, vous consacrez un chapitre aux « nones », les « sans-religion » dont le nombre ne cesse de croître : de fait, nos contemporains sont bien plus indifférents à la religion qu’hostiles : comment expliquez-vous un tel phénomène ?
L’hostilité n’a pas disparu et l’indifférence n’est pas totalement nouvelle : déjà Lamennais sous la Restauration avait obtenu un grand succès en publiant un Essai sur l’indifférence en matière de religion. Moyennant quoi la montée des « sans-religion », ces « désaffiliés » ou « non-affiliés » (à une Église ou une tradition), est un fait majeur. C’est le cas des deux tiers des jeunes Français aujourd’hui. Chez nous, qui plus est, ces « nones » (comme les appelle la sociologie américaine) en sont à la deuxième, voire troisième génération de la rupture. Ce ne sont pas des décrocheurs mais des décrochés. Vont-ils rester tels durablement, la non-affiliation devenant, en quelque sorte, le régime normal, en tout cas majoritaire, de l’existence spirituelle occidentale, ou se réaffilier, mais alors à quoi ou à qui ? Bien malin qui peut le dire. J’ai tendance à penser personnellement que, sauf événement majeur, c’est la première option qui va l’emporter.

Propos recueillis par Christophe Geffroy

© LA NEF n°349 Juillet-Août 2022

À propos Christophe Geffroy

Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).