Quelle liberté d’expression ?

On nous rebat les oreilles avec la question de la liberté d’expression. Penchons-nous donc sur elle, puisque La Nef est l’un de ces lieux où l’on peut parler, écrire, débattre dans une vraie liberté qu’il s’agira justement de définir. Car qu’est-ce qu’une liberté de conscience ou d’expression qui ne ferait pas d’abord droit à la vérité ? C’est ce que tient la pensée chrétienne, s’inscrivant ici dans les pas de Socrate ou Aristote, et synthétisée en une formule par le Christ : « La vérité vous rendra libre. » On est au courant, nous répondra-t-on. Certes, nous savons tous d’emblée cette phrase mais mesurons-nous quotidiennement ce qu’elle implique ? Connaître le Christ est bien sûr connaître la vérité, la vraie, la seule originelle. Mais la vérité divine se manifestant par toute la création se déploie en d’innombrables facettes et chaque pensée, chaque acte, chaque décision, chaque raisonnement en est tributaire, qu’il la suive ou qu’il la rejette. Plus généralement, nous nous tenons dans un vague milieu où le mensonge inscrit en nous vient voiler la vérité, l’abîmer, la gauchir. Que l’homme soit attaché à sa liberté est sain, puisqu’il a justement été créé seul libre parmi la création, doué d’une conscience qui par l’image et la ressemblance le fait participer de la nature divine.

Manque une définition de la liberté
Mais, plus que son exercice lui-même, c’est la définition de la liberté qui nous manque, que chaque idéologie, chaque époque, chaque temps, chaque situation sociale viendra amenuiser. Notre civilisation, depuis deux cents ans, sinon quatre cents et la révolte luthéro-calviniste, fait profession de se guider vers la plus grande liberté. Partant, quoiqu’elle ait remis son destin dans les mains de la science, elle en oublie le droit premier de la vérité et considère bientôt que toute expression d’une pensée, d’un sentiment, d’une volonté, parce qu’émanant d’un être humain à la dignité créée et rachetée par Dieu, est nécessaire à entendre. C’est faire peu de cas, non seulement de ce que notre conscience peut être obscurcie par l’effet du péché comme par diverses tentations, mais surtout et c’est là que nous voulons en venir, faire peu de cas du mal que peut déclencher dans d’autres âmes un mal qui se propage par la parole. Saint Jacques l’apôtre l’a écrit il y a deux mille ans : « Notre langue est une petite partie de notre corps et elle peut se vanter de faire de grandes choses. Voyez encore : un tout petit feu peut embraser une très grande forêt. La langue aussi est un feu ; monde d’injustice, cette langue tient sa place parmi nos membres ; c’est elle qui contamine le corps tout entier, elle enflamme le cours de notre existence, étant elle-même enflammée par la géhenne. » Et de conclure que la langue, personne ne peut la dompter – sinon bien entendu la grâce diffusée dans le monde par le sacrifice du Christ et les sacrements qui en sont sortis.
Tout au contraire, et sans prudence, l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 stipule que : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement. » Et l’article 19 de la Déclaration de 1948 surajoute : « Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considération de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit. » On ne doute pas que les rédacteurs de ces formules aient cru benoîtement vouloir le bien de l’humanité, en distribuant une liberté qui ne leur coûtait guère – sinon pour certains leur propre tête dans les temps révolutionnaires qui suivirent, lorsque soudainement et étrangement il n’y avait plus de liberté pour les ennemis de la liberté.

La montée de la bêtise !
Mais la conséquence de ces Déclarations n’a certainement pas été un accroissement de l’intelligence, ni individuelle ni collective, comme le démontre aisément la montée globale du complotisme à travers le monde. Quand chacun peut discourir sur n’importe quoi, sectes et pensées délirantes ne font que grandir et se répandre. Quoi ? Après au moins deux mille cinq cents ans de pensée rationnelle occidentale, il en est encore, nombreux, parmi le peuple pour croire que les reptiliens dirigent le monde. Belle victoire que celle de la liberté. Liberté, que de bêtises on a proférées en ton nom. Mais les partisans de la liberté d’expression totale tiennent que ce flot d’imbécillités vaut mieux que n’importe quelle répression. Outre qu’à notre époque la parole est déjà réprimée – et heureusement – par exemple sur les sujets relatifs à la Shoah et à la pédophilie, l’expérience, après la raison que personne n’a voulu entendre, nous montre à quel désastre conduit la liberté d’expression sans frein. Voici une opinion bien impopulaire, comme diraient les jeunes, mais sur quoi nous devrions méditer : reste à savoir quelle autorité aurait suffisamment de légitimité et de sagesse pour poser les justes limites. Pour notre part, nous le savons bien. Il s’agirait d’en convaincre nos frères.

Jacques de Guillebon

LA NEF n°350 Septembre 2022

À propos Jacques de Guillebon

Écrivain, essayiste, chroniqueur de La Nef, rédacteur en chef de L'Incorrect, il est l’auteur notamment de Anarchrist. Une histoire de l’anarchisme chrétien (avec Falk van Gaver, Desclée de Brouwer, 2015), L’impasse. Du mariage laïc au mariage gay (Editions de l’Œuvre, 2012), Le nouvel ordre amoureux (avec Falk van Gaver, Editions de l’Œuvre, 2008), Nous sommes les enfants de personnes (Presses de la Renaissance, 2005, rééd. Xenia, 2010).