Père Jean-Christophe Thibaut © DR

Le retour de l’ésotérisme

Le Père Jean-Christophe Thibaut suit les « nouvelles spiritualités » depuis plus de vingt ans. Il en sort un livre passionnant qui permet de mieux comprendre et appréhender ce phénomène (1).

La Nef – Comment avez-vous été amené à vous intéresser à la magie et à l’ésotérisme ?
Père Jean-Christophe Thibaut
– Dès mon plus jeune âge, je me suis posé des questions sur le sens de la vie. Mes parents, qui étaient des enseignants athées et anticléricaux, ne parvenaient pas à apporter les réponses que j’attendais. J’ai donc décidé de faire mes propres recherches avec ce qui me tombait sous la main. À 8 ans, j’ai découvert l’utilisation du pendule, puis, à 13 ans, le spiritisme. De là, je me suis consacré entièrement à l’étude de l’ésotérisme et l’occultisme. Pendant mes études à la fac, je suis même devenu luciférien. C’est dans ce contexte que, contre toute attente, j’ai fait l’expérience du Christ sauveur. Quelques années après ma conversion, en entrant au Séminaire, l’évêque de mon diocèse m’a demandé de me former dans ce domaine afin d’aider ceux qui, comme moi, sont tentés par la magie et l’ésotérisme.

Pourriez-vous définir précisément ce que sont la magie et l’ésotérisme ? Et d’où viennent-ils, quelles sont leurs histoires ?
La magie et l’ésotérisme ne sont pas des synonymes. La magie utilise des techniques permettant d’obtenir des résultats matériels, mais en utilisant des moyens surnaturels, à l’aide de rituels (incantations) et de certains objets (boule de cristal, baguette, cartes, pendules, etc.). L’ésotérisme est un terme « fourre-tout » dans lequel on regroupe tous les sujets un peu étranges (ovnis, divination, alchimie, etc.) sans qu’ils aient forcément un lien entre eux. Mais, à l’origine, ce néologisme forgé en 1828 par un pasteur protestant désignait un ensemble de croyances ayant des apparences chrétiennes, mais reposant sur des principes différents de ceux enseignés par l’Église. Leur point commun était de professer que le salut dépend, non d’une grâce divine, mais d’une Connaissance Primordiale – la Tradition des Anciens – que l’homme aurait oubliée depuis la chute de son âme dans la matière (le corps), mais qu’il serait en mesure de retrouver grâce à quelques initiés. Ceux qui accèdent à cette « gnose » (connaissance) ne se contentent pas de l’enseignement « exotérique » des Églises, mais accèdent à une connaissance tellement puissante qu’elle provoque une illumination, une « transmutation » de l’impétrant rendu capable de « remonter » à son Principe Premier (Dieu) dont il émane. L’occultisme, pour sa part, désigne la mise en pratique de cette connaissance ésotérique dans différents domaines, tels que l’alchimie, l’astrologie, les arts divinatoires, la magie, etc.

Que représentent magie et ésotérisme aujourd’hui, quel pourcentage de la population cela touche-t-il ? Et cela concerne-t-il une frange particulière de population ou non, autrement dit qui est touché par ce phénomène ?
Il n’est pas possible de donner des chiffres précis, d’autant plus que certains contemporains utilisent des principes magiques sans en avoir toujours conscience. Par exemple, certaines thérapies alternatives ou méthodes de développement personnel reposent sur des principes directement inspirés de la magie. Ce qui est certain, c’est que les sociologues notent un développement d’une « mentalité magique ». Ce phénomène touche toutes les classes sociales, les villes comme les campagnes. Les derniers sondages révèlent qu’un Français sur quatre consulte les voyants et que 58 % déclarent croire à une science occulte. On compte plus de 100 000 astrologues et médiums déclarés, auxquels il faut ajouter ceux qui pratiquent sous le manteau. Mais ce sont surtout les jeunes qui sont séduits par l’ésotérisme : 70 % des 18 à 24 ans ont une opinion favorable. Nous assistons à un retour en force de la sorcellerie, du spiritisme et du chamanisme.

Comment expliquer un tel engouement pour la magie et l’ésotérisme dans une société où le christianisme, bien qu’en recul, propose une spiritualité bien plus cohérente qui a façonné de plus notre être historique ?
Il faut d’abord noter que nombre de nos contemporains différencient la religion de la spiritualité. La religion est perçue comme un enfermement dans des dogmes et des rites à accomplir, où l’on doit suivre une vérité imposée. À l’opposé, la spiritualité est considérée comme un espace de liberté où chacun peut chercher Dieu, la divinité, l’absolu, comme il veut et de la manière qui lui plaît. Chacun est le prêtre de sa propre religion qu’il construit en fonction de ses désirs et de ses intuitions. De plus, pour beaucoup, la spiritualité est forcément asiatique (hindouisme, bouddhisme, etc.) et non pas occidentale, encore moins chrétienne. À la prière, on préfère la méditation considérée comme une expérience plus profonde de la vie intérieure. À la messe, on préfère des pratiques diverses et variées (chamanisme, sophrologie, hypnose, yoga, reiki, etc.) qui prétendent ouvrir les personnes à des dimensions spirituelles enfouies en elles. Cependant, il y a une profonde méprise, parce que ces religions orientales ont été reformatées au goût occidental, et, surtout, vidées de leurs contenus religieux. Ces pseudo-spiritualités s’apparentent davantage à des techniques de développement personnel où la recherche de Dieu n’est qu’un prétexte à une quête de soi-même, de son Moi profond. La spiritualité n’intéresse que dans la mesure où elle peut apporter quelque chose d’immédiat et de concret : un bien-être, une paix intérieure, une meilleure santé physique et psychique. Il n’y a donc aucune gratuité, aucune recherche de la vérité et aucun amour. La spiritualité est devenue un produit marketing, alors que la religion chrétienne est perçue comme un reliquat du passé en voie de disparition.

En quoi magie et ésotérisme sont-ils dangereux et quelles sont les conséquences possibles pour les personnes qui s’y adonnent ? Comment en sortir ?
La magie, comme l’ésotéro-occultisme, repose sur des principes issus du paganisme ancien : il n’y a pas de Dieu créateur, mais tout ce qui existe est une émanation d’un principe premier (Dieu et le cosmos ne font qu’un). La Terre est un être vivant. Tous les éléments du monde, le macrocosme (Terre, planètes, etc.) et le microcosme (hommes, organes, cellules) sont en correspondance : nous sommes donc soumis à des forces qui nous dépassent. Il n’y a ni bien ni mal, ce ne sont que des polarités qu’il faut mettre en harmonie, etc. Toute cette pensée est contraire à la révélation biblique. En adhérant à cette pensée, on rejette tout ce que Dieu nous a révélé depuis Abraham jusqu’à Jésus-Christ. Et c’est là, me semble-t-il, le vrai danger : en suivant une pensée mensongère, en préférant se fier à des esprits ou à des forces occultes plutôt qu’à Dieu et à sa divine Providence, nous faisons le jeu du Menteur. L’ésotérisme est une forme d’idolâtrie et la magie nous rattache toujours à un démon. En nous éloignant de Dieu et de la vérité, nous risquons de nous perdre. La damnation est l’objectif prioritaire du Diable. Pratiquer la magie, c’est ouvrir la porte aux forces démoniaques. Il faut les refermer avec détermination en revenant à Dieu, par le sacrement de réconciliation ou, parfois, en demandant l’aide de la prière d’exorcisme et de délivrance quand cela s’avère nécessaire.

Pourquoi l’Église s’exprime-t-elle si peu sur ces questions ?
Je crois que, si l’Église des premiers siècles était très attentive à préserver le « dépôt de la foi » et éviter de tomber dans les pièges du démon, l’Église aujourd’hui n’accorde peut-être pas assez d’attention à ces questions qui sont pourtant de première importance. Il y a une crainte de l’irrationnel. Mais il suffit de revenir à ce que les Pères de l’Église et les théologiens nous ont enseigné. Il est urgent de se former et de former le clergé.

Quels conseils donneriez-vous, aux parents notamment, pour éviter de tomber dans le piège de la magie et de l’ésotérisme ? La littérature fantastique est-elle un risque à cet égard pour les jeunes, comment opérer un discernement ?
La magie et l’ésotérisme fascinent. Et pourtant, ils conduisent bien souvent à un véritable enfermement. Je pense qu’il est important d’en parler, de ne pas faire de tabou. Il faut aussi être prudent lorsque l’on adopte des méthodes de relaxation, des thérapies séduisantes. Ce n’est pas parce qu’elles « marchent » que c’est forcément bon. Il faut accepter de faire un discernement.
La littérature fantastique n’est pas mauvaise en soi, mais il faut prendre garde qu’elle ne distille un message de type ésotérique. Il est bon que les parents lisent ces ouvrages ou, au moins, en parlent avec leurs enfants. Les séries télévisées font actuellement une part belle à la sorcellerie et la magie, tout en présentant le christianisme sous son aspect le plus ringard. Paisiblement, avec humour et tact, mais avec fermeté, il faut dénoncer toutes les formes de manipulation de la pensée. Les premiers chrétiens l’ont fait en leur temps, c’est à notre tour de rester vigilants !

Propos recueillis par Christophe Geffroy

(1) Père Jean-Christophe Thibaut, Les nouveaux visages de l’ésotérisme. Occultisme, guérisseurs, magie, l’inquiétante déferlante, Artège, 2022, 344 pages, 19 €.

© LA NEF n°352 Novembre 2022

À propos Christophe Geffroy

Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).