La Manif pour tous du 13 janvier 2013 © La Nef

Une ligne de crête exigeante

ÉDITORIAL

Il y a dix ans, cet automne, avait lieu la première grande manifestation contre le « mariage pour tous » organisée par le collectif d’associations « La Manif pour tous » (LMPT). Cet anniversaire a été peu médiatisé, on a pu lire néanmoins ici ou là plusieurs articles à charge, la principale critique étant que LMPT a contribué à diviser encore davantage le catholicisme français. Accusation qui mérite examen.

Pour un chrétien, la question qui se pose rétrospectivement est celle du comportement à adopter face à un projet de loi qui contrevient à l’enseignement de l’Église, ce que les évêques français avaient rappelé à propos du « mariage pour tous ». Question centrale, car avec la déconstruction anthropologique systématique qui s’opère, elle se posera à nouveau très vite, à commencer quand arrivera le projet de loi légalisant l’euthanasie.

Quelle attitude face au monde ?

C’est, d’une façon plus générale, l’attitude du chrétien face au monde qui est en jeu. Depuis la légalisation de l’avortement en 1975, chaque bataille concernant la vie et les réformes dites « sociétales » a été perdue. L’anthropologie chrétienne, reconnaissant une nature humaine commune à tous les hommes, créés à l’image de Dieu et bénéficiant ainsi d’une dignité inaliénable de la conception à la mort naturelle, est aujourd’hui balayée par la volonté d’émancipation et d’autonomie de l’homme moderne qui veut pouvoir se construire lui-même sans limite imposée de l’extérieur, que ce soit celle de la loi divine ou de la loi naturelle – ce qui signifie concrètement qu’il se veut maître de la morale, du bien et du mal, pour faire ce qui lui plaît.

Le « mariage pour tous » et plus généralement les revendications de genre s’inscrivent dans ce désir d’autonomie, tout comme la PMA – dont on nous avait juré qu’elle ne passerait pas dans la foulée – et demain la GPA – comment, au nom de l’« égalité », refuser aux couples homosexuels hommes ce que les couples de femmes ont obtenu (le bien des enfants n’intervenant pas dans cette affaire) ?

Je ne suis pas sûr du tout que ces revendications soient réellement partagées par l’ensemble de la population. Il y a cependant un tel rouleau compresseur médiatique sur ces thèmes que l’on peut avoir l’impression d’un consensus de façade : peu osent s’y opposer et beaucoup ont fini par intégrer ces évolutions sans les avoir vraiment souhaitées et sans en mesurer les conséquences. Bref, au prétexte que ces combats contre la « culture de mort » (Jean-Paul II) seraient passéistes, clivants et perdus d’avance, faudrait-il se taire ?

Je ne le crois pas pour plusieurs raisons et d’abord la plus importante : sur de tels sujets, ayant une dimension morale évidente, la question centrale est de savoir si la nouvelle loi est bonne ou mauvaise ; comment les catholiques, même minoritaires, pourraient-ils être indifférents à une législation jugée contraire au bien de l’homme et au bien commun ? Ajoutons que beaucoup, en ces temps sans repères, attendent de l’Église une parole claire et ferme, même si elle est aujourd’hui à contre-courant et souvent décriée, réputée « inaudible ».

Ensuite, cette « culture de mort » qui semble partout s’imposer n’y parvient en réalité que par une propagande effrénée et appuyée sur une police de la pensée de plus en plus agissante. Peut-être, cependant, l’opinion pourrait basculer s’il existait une information pluraliste sur ces sujets. On le voit aux États-Unis à propos de l’avortement, thème moins tabou là-bas que chez nous.

Quant à l’argument selon lequel combattre ces évolutions sociétales contribue à cliver le catholicisme français, il revient à baisser les bras, car toute action suscite nécessairement des divergences : en l’occurrence, c’est le « mariage pour tous » qui a clivé la société, y compris dans l’Église, pas LMPT qui a usé d’une légitime liberté pour défendre des principes attaqués, dénigrés, ridiculisés.

Échec de la Manif pour tous ?

Certes, LMPT n’a pu empêcher le vote d’une mauvaise loi, mais des fruits nombreux sont nés dans son sillage. Et s’il y eut des maladresses, cette réaction spontanée d’hommes et de femmes désintéressés qui ne revendiquaient aucun avantage personnel avait quelque chose de profondément sain et de sympathique qui a montré de quel côté étaient les forces vives du catholicisme français.

Je reviens pour conclure sur l’attitude catholique face à l’hostilité du monde. Si combattre la « culture de mort » est une obligation (1), les chrétiens doivent éviter de succomber à une attitude victimaire qui les enfermerait sur eux-mêmes, et demeurer attentifs aux besoins des personnes, celles surtout qui ne comprennent pas les positions catholiques. C’est une ligne de crête exigeante entre le respect de la doctrine (qu’il n’est pas au pouvoir de l’Église de changer) et la primauté donnée à la charité, tout particulièrement envers ceux que blesse cette doctrine.

Christophe Geffroy

(1) Bien évidemment, cela ne signifie pas que l’action politique des chrétiens se limitent à la sphère morale, même si elle est indispensable en un temps où la dimension morale n’est plus comprise. Tout ce qui touche à l’homme et au bien commun est à prendre en compte, tout particulièrement l’aspect social, ce n’est pas l’un ou l’autre mais l’un et l’autre.

© LA NEF n°353 Décembre 2022

À propos Christophe Geffroy

Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).