Présidentielle : recomposition politique ?

Emmanuel Macron en 2019 © Kremlin.ru-wikimedia

ÉDITORIAL

Ce qui était écrit d’avance et espéré de longue date dans les sphères du pouvoir s’est donc réalisé : M. Macron a une nouvelle fois affronté Mme Le Pen au second tour, adversaire idéal pour lui, et l’a emporté facilement (58,6 %) – après un débat télévisé ennuyeux et par trop démagogique, chacun faisant comme si le futur président était tout-puissant et pouvait tout changer par sa seule volonté ! À la différence de 2017, néanmoins, Marine Le Pen ne s’est pas effondrée, mais s’est laissée dominer par un adversaire arrogant et sûr de lui.

À l’automne dernier, la candidature d’Éric Zemmour, extérieur au système des partis, semblait pouvoir relancer la campagne électorale en imposant des thèmes cruciaux qui préoccupent les Français et qui sont habituellement mis en sourdine en ces occasions – immigration, islamisme, identité, souveraineté… (tandis qu’aucun candidat n’a manifesté de réelle conscience de l’énormité des enjeux anthropologiques et de l’impasse du relativisme moral de nos démocraties, enjeux qui, au reste, ne semblent pas inquiéter non plus une majorité de catholiques ni même la plupart de nos évêques demeurés fort discrets sur ces questions). Bref, dès qu’il fut clair que l’auteur du Suicide français ne décollait pas dans les sondages, la campagne électorale a vite retrouvé son fastidieux ronron où la question du pouvoir d’achat semblait devenir l’enjeu principal de l’élection.

Éric Zemmour avait pourtant créé une dynamique avec un discours de lancement de campagne, à Villepinte, qui ne manquait pas de souffle. Mais le journaliste n’a pas su se hisser durablement à la stature de l’homme d’État rassembleur, il est vite redevenu le polémiste trop intellectuel et trop sûr de son talent ; se voulant d’une fidélité intransigeante à ses convictions, il est apparu pour beaucoup – à tort ou à raison, mais n’importe, c’est un fait ! – comme un candidat trop clivant et ne faisant rien pour atténuer le trait. Son insistance déplacée sur la question des prénoms, son obsession du « grand remplacement », concept discutable à connotation trop visiblement raciale, et son insistance à brosser de la France un tableau apocalyptique et anxiogène, affirmant qu’il était la dernière chance pour lui éviter le chaos, tout cela en a fait un repoussoir pour nombre d’électeurs. Et l’invasion de l’Ukraine par la Russie a achevé d’éteindre ses espérances, surtout après sa position outrancière, quand il a refusé d’accueillir des réfugiés ukrainiens, avant de revenir sur ses propos.

Éric Zemmour a cependant suscité un enthousiasme bien réel, Reconquête ! étant le premier parti de France en termes d’adhérents (120 000). Mais cet enthousiasme s’est finalement limité à la famille d’esprit qui lui était d’avance acquise, celle d’une droite conservatrice, nationale et modérément libérale dont l’égérie est Marion Maréchal et où militent nombre de catholiques, notamment ceux gravitant autour de la Manif pour tous. Cela forme un vivier jeune, combatif et dévoué, mais qui n’a représenté que 7 % des voix le 10 avril, sans doute davantage si l’on intègre le phénomène du « vote utile » qui a joué contre Éric Zemmour. S’il a su motiver son public, il n’a pas réussi à mordre au-delà.

L’évolution de Jean-Luc Mélenchon 

Parmi les scores du premier tour, celui de Jean-Luc Mélenchon (22 %) – qui a bien failli ravir la deuxième place à Marine Le Pen, cela s’est joué à 1,2 % – est peu réjouissant tant son programme, bien différent de celui de 2017, était le pire possible : un multiculturalisme radical au service de l’islamo-gauchisme et du wokisme, M. Mélenchon lui-même appelant à la « créolisation » de la France ; et une défense inconditionnelle des idéologies libertaires visant une déconstruction anthropologique suicidaire sous l’emprise des lobbies LGBTQI2S+. L’application d’un tel programme serait non seulement la destruction de la nation, mais de l’homme lui-même, ce qui n’a pas empêché M. Mélenchon de bénéficier d’une invraisemblable complaisance de la part des milieux politiques et médiatiques toujours fortement ancrés très à gauche – à mettre en balance avec l’attitude de ces mêmes milieux à l’égard d’Éric Zemmour et Marine Le Pen, systématiquement qualifiés « d’extrême droite » quand le leader « insoumis » s’est fort peu vu accoler l’épithète « d’extrême gauche ».

Cette élection confirme un rejet toujours plus massif du système politique français : en plus d’une abstention en hausse, le vote protestataire a totalisé au premier tour plus de 55 % des suffrages, soit dix points de plus qu’en 2017, les deux partis (PS et LR) qui ont gouverné la Ve République pendant près de 60 ans n’atteignant à eux deux que 6,5 % des suffrages. Au regard du faible résultat de Mme Pécresse à moins de 5 %, on mesure combien François-Xavier Bellamy, par son positionnement et sa campagne, avait, avec ses 8,5 %, sauvé LR d’un désastre plus grand lors des dernières élections européennes de mai 2019.

Un problème de représentation 

Ces résultats annoncent-ils une recomposition du paysage politique ? Une chose est claire : la stratégie de Marine Le Pen de gagner seule, certaine que le nouveau clivage s’opère désormais entre les mondialistes bourgeois et les souverainistes populaires qu’elle représenterait, est vouée à l’échec, sauf, peut-être, à miser sur une décomposition politique plus avancée, mais c’est un pari bien aléatoire. Certes, ce clivage, recoupant en grande partie celui théorisé par Christophe Guilluy entre la « France périphérique » et la « France d’en haut », est bien réel, mais là où Marine Le Pen se trompe, c’est qu’il n’épouse pas pour autant intégralement le clivage électoral ; de plus, est-il légitime de jouer sur cette opposition, comme le font M. Macron et Mme Le Pen, chacun en s’arc-boutant sur sa base électorale, plutôt qu’essayer de réduire cette fracture en tâchant de rapprocher ces deux France pour unir à nouveau le pays ? Son rêve d’une alliance des « souverainistes » de gauche et de droite est vain : d’abord les souverainistes de gauche, électoralement, ne représentent plus grand monde (le Mélenchon souverainiste de 2017 n’existe plus, ses électeurs de 2022 étant majoritairement des citadins « anywhere », et on a vu le fiasco de la candidature d’Arnaud Montebourg), ensuite ils voteront difficilement pour un candidat affichant une ferme volonté de maîtriser l’immigration, ligne rouge infranchissable pour la plupart des gens de gauche, fussent-ils souverainistes.

Si la droite de conviction veut un jour reprendre le pouvoir, il va lui falloir s’unir en rassemblant les sensibilités nationale et sociale, autrement dit en agrégeant l’électorat populaire national de Marine Le Pen et celui bourgeois national et éduqué d’Éric Zemmour, plus celui plus disparate mais indispensable de l’aile droite de LR. La difficulté est l’effondrement de LR qui a vu la majorité de ses électeurs rejoindre M. Macron, et probablement une partie de ses cadres feront de même prochainement. Cela permettrait à ceux qui restent et incarnent l’avenir (la ligne Ciotti/Wauquiez/Lisnard/Bellamy) de rebâtir un vrai parti de droite pouvant s’entendre avec Reconquête !, au moins pour des alliances électorales, voire avec le RN, comme Marion Maréchal, Guillaume Peltier et Nicolas Bay l’ont appelé de leurs vœux dans une tribune du Figaro le 20 avril.

En 2017, 45 % des voix protestataires n’avaient obtenu que 4 % des sièges à l’Assemblée Nationale. Si, en juin prochain, les 55 % de voix protestataires exprimées au premier tour de la présidentielle n’obtiennent pas une représentation proche de leur poids électoral, la crise de notre démocratie déjà bien malade ne fera que s’aggraver.

Christophe Geffroy

© LA NEF n°347 Mai 2022