Sur les pas de Pascal

ÉDITORIAL

Pascal, marbre de Augustin Pajou (1785) – Musée du Louvre © Wikimedia

Pierre Manent publie un nouvel essai intitulé Pascal et la proposition chrétienne (1). Ouvrage riche et dense qui nous semble de la première importance. Ouvrage néanmoins exigeant et je crains que nombre de nos contemporains ne puissent y pénétrer, tant le christianisme en particulier et la question de Dieu en général sont devenus étrangers à leur préoccupation et même à leur culture.

C’est sur ce thème que s’ouvre d’ailleurs la réflexion de Pierre Manent. Le doute qui assaille les Européens, la haine de soi qu’ils manifestent souvent, l’oubli et le rejet même de leur histoire, proviennent du fait que « les Européens ne savent que penser ni que faire du christianisme. Ils en ont perdu l’intelligence et l’usage. Ils ne veulent plus en entendre parler » (p. 7). Nous ne percevons plus la radicalité nouvelle du christianisme, pas plus que nous ne mesurons le changement opéré, après la Réforme et les guerres de Religion, par la mise en œuvre progressive de « l’État souverain » qui, au nom d’une prétendue « neutralité » philosophique et religieuse, a fini par accaparer toute l’autorité, y compris celle spirituelle des « valeurs » – « Il n’existe pas de loi au-dessus de celles de la République » –, si bien que le pouvoir du Souverain est devenu sans limites.

Une religion pas comme les autres

Or, c’est en plein XVIIe siècle que s’élabore l’État souverain, et c’est dans ce contexte inédit que Pascal, d’une façon malheureusement fragmentaire et inachevée, réfléchit à nouveaux frais à la « proposition chrétienne », pour reprendre l’expression de Pierre Manent, à savoir celle de la foi chrétienne, de la possibilité même de la foi chrétienne. Pascal est, pour cette réflexion particulièrement adaptée à notre époque, un guide précieux, mais un guide difficile à suivre sans un maître sûr pour nous conduire. C’est ce que fait Pierre Manent d’une façon pédagogique et lumineuse, en développant pour nous la façon dont Pascal envisage cette « proposition chrétienne ».

On sait que Pascal fut fort engagé dans la querelle de la grâce et de la liberté et qu’il fustigeait les Jésuites de prôner une religion plus accommodante pour ne pas voir s’éloigner de l’Église tant d’âmes tièdes, indifférentes à l’Évangile – le parallèle avec une certaine situation actuelle n’échappera à personne ! Pourtant, plaide Pascal, le christianisme n’est pas une religion parmi d’autres. Il ne le justifie pas par l’autorité de l’Église ou de l’Écriture, mais par le fait unique que lui seul « rend compte adéquatement de la “contrariété” principale de la condition humaine, partagée entre grandeur et misère » (p. 361) – lui seul aussi ose aller à l’encontre de certains des ressorts les plus universels de la nature humaine, comme l’amour des ennemis ou le pardon des offenses. Cette « contrariété », c’est le dogme du péché originel qui en rend compte : « Certainement, rien ne nous heurte plus rudement que cette doctrine [du péché originel], et cependant sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. Le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours dans cet abîme. De sorte que l’homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n’est inconcevable à l’homme » (Pensées, fr. 122, cité p. 239-240).

Le choix éclairé du cœur

Pascal n’est pas un théologien qui cherche à prouver rationnellement l’existence de Dieu. La foi n’a pas besoin de preuves ; celles-ci s’adressent à la raison mais ce n’est pas là que la foi se décide : elle est un don de Dieu qui la met dans le cœur de l’homme. Pascal va donc chercher à s’adresser à la volonté – le fameux « pari » – plus qu’à l’intelligence, démarche qui, néanmoins, ne s’oppose nullement à la raison : « Les prophéties, les miracles mêmes et les preuves de notre Religion ne sont pas de telle nature qu’on puisse dire qu’ils sont absolument convaincants, mais ils le sont aussi de telle sorte qu’on ne peut dire que ce soit être sans raison que de les croire » (Pensées, fr. 682, cité p. 316). Et Pierre Manent d’ajouter : « Rien n’est plus étranger à Pascal que le “saut de la foi”. Il nous propose bien plutôt un parcours de raison qui nous conduit devant un choix du cœur, du cœur connaissant » (p. 361), car ce n’est pas un choix aveugle, mais un choix réfléchi et éclairé.

Et cependant, relève Pascal, peu semblent faire ce choix : « Le fait le plus significatif ne serait pas l’autorité acquise par le christianisme mais au contraire l’athéisme théorique ou pratique de l’immense majorité des êtres humains, chrétiens compris » (p. 365). Aujourd’hui plus encore qu’à l’époque de Pascal, l’idée que la seule grande affaire de la vie est le choix de Dieu avec ce qu’il implique pour le salut de l’âme ou sa perte éternelle n’intéresse pas grand monde. Cela nous ramène au problème de la grâce de Dieu offerte à tous et de la liberté humaine qui a ce pouvoir de la refuser. « Il y a assez de lumière pour ceux qui ne désirent que de voir, et assez d’obscurité pour ceux qui ont une disposition contraire » (Pensées, fr. 139, cité p. 367).

Faire « vivre ensemble » celui qui croit et celui qui ne croit pas n’est pas facile : la solution de la modernité a été de repousser la religion dans les marges de la vie publique. Pascal n’apporte pas de solution politique, il nous fournit cependant un chemin exigeant mais adapté à notre temps d’incrédulité : « Et tout ce qu’il nous importe de connaître est que nous sommes misérables, corrompus, séparés de Dieu, mais rachetés par Jésus-Christ ; et c’est de quoi nous avons des preuves admirables sur la terre » (Pensées, fr. 402, cité p. 406).

Christophe Geffroy

(1) Grasset, 2022, 430 pages, 24 €.

© LA NEF n°352 Novembre 2022