Un besoin de purification

Place Saint-Pierre © Dfmalan-Commons.wikimedia.org

ÉDITORIAL

Dans le même temps où se tenait à Rome une réunion sur les abus sexuels dans l’Église convoquée par le pape François, convergeait tout un faisceau d’événements semblant prouver combien les hommes d’Église étaient corrompus. Le 21 février était publié simultanément en huit langues dans une vingtaine de pays le livre-choc de Frédéric Martel, Sodoma (1) ; la veille sortait sur les grands écrans le film Grâce à Dieu sur l’affaire Preynat, éclaboussant au passage le cardinal Barbarin ; et peu avant avait été lancé un autre livre-choc racontant l’histoire d’une carmélite violée par un prêtre (2) ; on apprenait aussi qu’un jeune cadre de la Mairie de Paris se plaignait d’attouchements de la part de Mgr Ventura, nonce apostolique à Paris, qu’une enquête était en cours sur Mgr Zanchetta, évêque argentin nommé à Rome par François et que l’ex-cardinal McCarrick avait finalement été réduit à l’état laïque par le pape !

N’en jetez plus, a-t-on envie de dire, tant il y a lieu d’être dégoûté par tant de turpitudes, incrédule d’abord puis en colère devant cette descente sans fin, semble-t-il ! On aura beau dire que la pédophilie est un fléau qui dépasse de loin le cadre de l’Église, qui touche toutes les sphères de la société, comme l’a rappelé le pape François dans son discours de conclusion du sommet romain, et que la plupart des affaires qui défraient la chronique aujourd’hui remontent aux années 1970-1990, cela n’en reste pas moins une situation profondément choquante et mortifiante face à laquelle il est juste d’attendre des mesures concrètes. Un abus sexuel, en effet, commis par un prêtre ou un évêque est d’autant plus révoltant que l’homme d’Église est censé vivre de l’Évangile et prêcher par l’exemple de sa vie toute donnée à Dieu. Au vice s’ajoute ici l’hypocrisie qui rend le méfait plus odieux encore que s’il s’agissait d’une personne non consacrée.

Le pape a donc raison de vouloir éradiquer cette calamité. Les moyens nécessaires sont-ils réunis à cette fin, alors que les associations de victimes ont clamé leur déception après le sommet romain, que des voix s’élèvent pour s’étonner que la question des évêques coupables ou complices de tels crimes demeure assez floue et que l’homosexualité parmi les clercs est toujours un tabou ?

Que penser de l’Église ?

Ces affaires d’abus sexuels ont fait un mal immense, elles ont éloigné de l’Église bien des âmes et déstabilisé celles dont la foi est fragile.

L’Église est-elle pour autant si « noire » ? Non, et c’est là où il ne faut pas céder aux excès des médias et des réseaux sociaux capables de concentrer des moyens considérables un temps assez bref sur des événements qui font de l’audience ou du « buzz » – sans jamais oublier non plus la présomption d’innocence ! « Le bien ne fait pas de bruit », disait saint François de Sales, et intéresse peu nos faiseurs d’opinion ; pourtant, alors que la ville est tout occupée de ces affaires, l’immense majorité des prêtres, des religieux et religieuses continuent de vivre saintement leur vocation ; des chrétiens sont toujours en première ligne pour aider les plus pauvres, visiter les malades et les prisonniers, évangéliser leurs frères…

Si l’Église resplendit toujours de la sainteté de ses membres, ces affaires nous ramènent aux dures réalités d’une institution, certes divine en sa fondation par le Christ et par l’assistance qu’il lui a promise, mais faite d’hommes de chair et de sang, pécheurs, et il est bon d’en être conscient, ce qui évite d’idéaliser celle que l’on aimerait parfaite ! Un petit détour par l’histoire permet de saisir combien la crise actuelle, si terrible soit-elle, n’est ni la première ni la dernière. À toute époque, à chaque moment de grande décadence, il y a toujours eu les saints qu’il fallait pour aider les papes et les évêques à remonter la pente.

Cette crise est une épreuve, elle exige de sortir définitivement du déni et de la « culture du silence » qui, au prétexte de protéger l’« institution », a fait tant de mal – songeons surtout aux victimes dont les souffrances ont trop longtemps été ignorées, étouffées. Qu’elle soit ainsi un moment de purification sans peur de la vérité, de toute la vérité – elle seule libère, le Christ nous l’a promis.

Christophe Geffroy

(1) Robert Laffont, 2019.
(2) Claire Maximova, La tyrannie du silence, Cherche-Midi, 2019.

© LA NEF n°312 Mars 2019