Troubles dans l’Église

ÉDITORIAL

La proposition du synode sur l’Amazonie d’ordonner prêtres des diacres permanents mariés, ainsi que le flou autour de l’évocation des « ministères féminins », ont créé un trouble certain dans l’Église latine. D’aucuns y voient une manœuvre soigneusement préparée, notamment par l’Église d’Allemagne, pour faire progresser cette vieille revendication des milieux les plus « avancés », en la faisant adopter pour l’Amazonie, créant ainsi une brèche par laquelle s’engouffrera le reste du monde – ou en tout cas certaines Églises comme celles d’Allemagne, de Belgique ou de Suisse.

Parmi les commentateurs, les plus « papistes » essaient de minimiser le problème comme si cela n’était qu’une loi « disciplinaire » et de peu d’importance ; en face, les plus critiques voient déjà poindre l’ombre de l’hérésie…

Aujourd’hui, cependant, nul ne sait ce que fera le pape. Certes, il va forcément reprendre à son compte un grand nombre de propositions du synode, et probablement celle de l’ordination d’hommes mariés pour l’Amazonie, mais cela n’est pas une certitude et l’on ignore, si tel était le cas, ce qu’il décidera précisément.

Quelle attitude envers le Magistère ?

En attendant l’exhortation post-synodale, on peut réfléchir sur l’attitude à avoir à l’égard du pape alors que s’installe une certaine confusion dans les esprits. Je l’ai souvent écrit ici, l’Église n’est pas une caserne et l’obéissance n’y est pas aveugle – la raison y a toute sa place. Il est donc légitime d’éclairer humblement son intelligence pour entrer dans la compréhension du Magistère qu’il faut s’efforcer de recevoir avec un préjugé toujours favorable. Le Magistère lui-même a différents degrés d’autorité : le simple propos d’un pape n’est pas au même niveau que ce qu’il enseigne dans une encyclique. Bref, les débats d’un synode ne relèvent pas du Magistère et il est légitime d’en discuter et d’en critiquer certains aspects. Mais quand il s’agit du Magistère, même au degré le moins élevé (non infaillible), la prudence s’impose et l’on n’a pas à critiquer le pape comme on le ferait pour un chef de parti politique. On peut néanmoins toujours exprimer des doutes et poser des questions à l’autorité compétente – ce qu’avaient fait quatre cardinaux dans des Dubia adressées à François concernant Amoris laetitia, dont on s’étonne qu’elles soient restées sans réponse, alors que ce procédé est parfaitement traditionnel et respectueux de la fonction papale (à la différence des pétitions qui ont circulé et dont la méthode est en elle-même plus que discutable).

Il est tentant, en effet, de s’ériger en juge du Magistère : on a vu, dans un passé récent, où conduisait sa critique trop systématique et insuffisamment fondée en théologie pour éviter ce genre de piège. Faire passer le pape François pour un « hérétique » est absurde et l’on ne peut nier son souci de faire connaître et aimer le Christ par le plus grand nombre, et notamment ceux qui se situent aux « périphéries existentielles ». L’option préférentielle pour les pauvres, même s’il y insiste sans doute plus, était aussi celle de Paul VI, Jean-Paul II et Benoît XVI, de même que sa critique du libéralisme ou de la finance. Il n’est pas davantage « progressiste » : son amour des piétés populaires le montre, alors que le progressiste les méprise comme un reste de superstition. Évitons de juger le pape selon des catégories toujours réductrices, surtout s’agissant d’un homme venant d’un autre continent dont les repères sont différents des nôtres.

La « philosophie » du pape François

Pour essayer de comprendre François, il faut relire sa première exhortation apostolique Evangelii gaudium (2013), où il explique sa « philosophie » : « Le temps est supérieur à l’espace. […] Donner la priorité au temps, c’est s’occuper d’initier des processus plutôt que de posséder des espaces. […] Il s’agit de privilégier les actions qui génèrent les dynamismes nouveaux dans la société et impliquent d’autres personnes et groupes qui les développeront, jusqu’à ce qu’ils fructifient en événements historiques importants. […] (Il faut) accepter de supporter le conflit, de le résoudre et de le transformer en un maillon d’un nouveau processus. […] La réalité est supérieure à l’idée » (n. 222, 223, 226 et 231).

Si l’on réfléchit bien à ce programme, on réalise pourquoi la doctrine n’est pas prioritaire pour François, donnant ainsi l’impression d’un Magistère « liquide » : défendre une doctrine, pour lui, c’est « posséder un espace », tenir une position, risquer de verser dans l’immobilisme et la « rigidité » qu’il exècre tant ; en revanche, le déroulement des synodes sur la famille et l’Amazonie s’éclairent d’un jour nouveau : ce sont bien des « processus », des « dynamismes nouveaux » que le pape a enclenchés, et s’ils créent du « conflit », il se résoudra de lui-même avec le « temps » et l’assistance de l’Esprit Saint, estime François…

En attendant, le rôle premier du pape de confirmer ses frères dans la foi semble moins évident et ceux, déstabilisés par cette approche pour le moins originale, sont laissés sur la touche – attisant les divisions dans l’Église. Il n’empêche que François, toujours populaire dans les médias, est persuadé que, dans notre monde si loin de Dieu, c’est la meilleure façon de toucher les âmes et de les approcher de l’Amour miséricordieux du Christ. Il semble plus décidé que jamais à maintenir ce cap. Il demande régulièrement aux fidèles de prier pour lui : n’oublions surtout pas de le faire.

Christophe Geffroy

© LA NEF n°320 Décembre 2019