Manque de vocations ?

Ordinations diaconales de la Communauté Saint-Martin en juin 2019 © La Nef

ÉDITORIAL

Le site de la Conférence des évêques de France annonce l’ordination sacerdotale de 126 hommes en 2020. Depuis les années 1970, ce chiffre est relativement stable, autour de la centaine. Si on le compare aux quelque mille ordinations annuelles de la première moitié du XXe siècle, voire aux 1500-2000 du XIXe et aux 3000-4000 sous l’Ancien Régime, il est difficile de ne pas conclure, comme on nous l’assène, à une grave « crise des vocations ».

Mais est-ce vraiment le cas ? Je ne le pense pas. Car si on ramène le nombre d’ordinations à celui des catholiques pratiquants, on s’aperçoit que l’on a, en proportion du nombre de pratiquants, plus de vocations aujourd’hui, qu’au milieu du XXe siècle et même du XIXe ! Il faut remonter avant la Révolution pour voir ce rapport s’inverser ! D’après mes calculs – approximatifs j’en conviens, mais c’est l’ordre de grandeur qui importe ici –, on compte 110 ordinations par million de pratiquants en 2020, 50 vers 1950, 80 vers 1870 et 130 vers 1770.

Une crise de la foi

Il n’y a donc pas de crise des vocations en tant que telle. Voyons plutôt le problème qui se pose : il est tout simplement le trop petit nombre de catholiques fervents. La crise que nous traversons est ainsi bien plus une crise de la foi et de sa transmission qu’une « crise des vocations », celle-ci n’étant que la conséquence de celle-là. Qu’il y ait plus de chrétiens convaincus, plus de familles rayonnant la foi, et les vocations suivront. Pour l’heure, nous avons le nombre de prêtres qui correspond à ce que nous sommes, même si cela est souvent difficile à vivre tant il est douloureux de gérer un déclin aussi général, la quantité d’églises et de paroisses, reflet d’un temps de foi plus fécond, ne correspondant plus du tout à la situation présente de l’Église de France – encore est-il heureux que l’entretien des églises, dont beaucoup de joyeux architecturaux, soit à la charge de la communauté nationale, les chrétiens seuls étant incapables de subvenir à la conservation d’un tel patrimoine.

Si l’on saisit cela, on comprend du coup combien sont vaines les solutions proposées depuis des lustres par les plus progressistes, persuadés que le « manque » de prêtres serait dû à l’austérité de la « fonction » et au refus de conférer le sacerdoce aux femmes par pure « misogynie » : permettons l’ordination d’hommes mariés et de femmes, voire le mariage des prêtres, et les ordinations repartiront à la hausse ! Outre le peu de cas qu’ils font du Magistère, ils sont tellement aveuglés par leur idéologie, qu’ils ne voient pas ni ne veulent admettre que leurs remèdes, allant toujours dans le sens du monde et de ses facilités, ne marchent pas ; partout où ils ont été appliqués par les protestants, la situation est bien pire que dans l’Église catholique ! Comment ne pas le voir, quand, inversement, tout ce qui fonctionne encore à peu près correctement dans l’Église est ce qui maintient un degré d’exigence, de continuité historique et de conformité à la tradition ?

L’action humanitaire est assurément admirable, mais aucun jeune homme appelé par Dieu ne souhaite engager sa vie dans le sacerdoce pour n’être qu’un assistant social. C’est pourquoi l’idée qui se répand de « désacraliser » le prêtre est une erreur dangereuse qui ne peut qu’aggraver les choses. Quelle foi en la Présence réelle dans l’Eucharistie, en la rémission des péchés par la confession, en l’enseignement infaillible des papes (1), quand on veut « désacraliser » le prêtre et rabaisser le sacerdoce en l’ouvrant à tout-va pour espérer davantage de candidats ?

Priorité à l’évangélisation

Cela nous ramène au problème central de notre affaire : la perte de la foi. Ce constat, simple et incontournable, devrait tracer un programme pour l’Église de France et toutes les Églises d’Europe : concentrer toutes nos forces dans le témoignage et l’annonce de l’Évangile pour ouvrir les âmes à la foi – nos contemporains, ignorant tout de la Religion en raison de la déchristianisation galopante, sont, à son égard, dans une attitude d’indifférence plus que d’hostilité. Revenons à l’exemple des Apôtres : géraient-ils une lourde administration avec moult commissions ? Se préoccupaient-ils de politique ? Non, leur unique souci était d’annoncer le Christ mort et ressuscité, et de secourir leur prochain (2).

Dans notre monde qui ne croit plus en rien, d’un horizontalisme étouffant, sans transcendance, qui n’offre aucun sens profond à notre destinée humaine – on l’a bien vu avec la pandémie du Covid-19 –, les chrétiens sous-estiment totalement leur rôle de témoins. Il ne s’agit pas de faire du « prosélytisme » agressif, mais simplement de vivre sans complexe de la foi qui nous anime et qui devrait rejaillir en une joie surnaturelle, visible, communicative…

Christophe Geffroy

(1) Jean-Paul II a mis les notes de l’infaillibilité dans la Lettre apostolique Ordinatio Sacerdotalis (1994) « sur l’ordination sacerdotale exclusivement réservée aux hommes » : pourquoi, dès lors, y revenir toujours alors que le débat est définitivement clos ?
(2) Cette priorité à l’évangélisation, en notre monde qui a perdu tout repère, n’exclut ni l’enseignement morale prophétique de l’Eglise, à temps et à contre-temps (ce que Jésus lui-même a fait, sur l’indissolubilité du mariage, par exemple), ni les œuvres de charité et de solidarité avec les plus faibles, les plus pauvres…

© LA NEF n°327 Juillet-Août 2020