Le cardinal Robert Sarah © Fayard

« Le prêtre, un être configuré au Christ »

Préfet de la Congrégation pour le Culte divin et la Discipline des Sacrements de 2014 à février 2021, le cardinal Robert Sarah nous offre de magnifiques « méditations sur la figure du prêtre » dans un nouvel ouvrage intitulé Pour l’éternité (1). Entretien autour de ce livre et sur les affaires d’abus sexuels sur mineurs qui secouent l’Église de France.

La Nef – Votre livre est un magnifique plaidoyer pour le prêtre et sa vocation : pourquoi un tel livre aujourd’hui ? Et est-ce une coïncidence qu’il sorte au moment où l’Église de France est ébranlée par le scandale des abus sexuels et le rapport de la CIASE demandé par la Conférence épiscopale ?
Cardinal Robert Sarah
– J’ai voulu ce livre pour que tous, laïcs et prêtres, puissent redécouvrir l’essence du sacerdoce. Depuis des années, je reçois beaucoup de prêtres ébranlés, découragés et isolés. Je voulais les conforter dans leur vocation. J’ai aussi remarqué que les fidèles ne savent plus ce qu’est un prêtre. Soit on le méprise ou on le soupçonne de monopoliser un prétendu pouvoir, soit on en fait une star en raison de son activisme. Mais on ne regarde plus le prêtre pour ce qu’il est, un être configuré au Christ, époux de l’Église. Apprécions les prêtres pour ce qu’ils sont avant de regarder ce qu’ils font ! Je n’avais pas prévu que la sortie de ce livre coïncide avec le rapport de la CIASE. Mais cela s’est révélé providentiel.
À l’heure où certains sont tentés d’inventer un nouveau sacerdoce, j’ai voulu laisser la parole aux saints car ils nous transmettent l’Évangile vécu. Ils dessinent dans ce livre la figure du prêtre tel que Jésus lui-même nous l’a laissée pour l’éternité. N’ayons pas peur de la recevoir et de l’aimer sans vouloir la retoucher pour la rendre conforme aux goûts du monde contemporain qui seront très vite démodés.

On peut dire que votre livre va fondamentalement à l’opposé du mouvement actuel – et notamment du rapport de la CIASE qui va jusqu’à fustiger le « système patriarcal » de l’Église – qui tend à « désacraliser » la figure du prêtre, pour en faire un homme ordinaire exactement comme les autres, et qui devrait donc pouvoir être marié : quelles sont l’origine et les causes de cet abaissement de la vision du prêtre et que pensez-vous de ce rapport de la CIASE et de ses préconisations ?
Il était nécessaire de faire la lumière sur les crimes commis par des prêtres. Il était juste de mesurer l’ampleur du péché et l’indifférence à ce péché qui avait fini par s’infiltrer dans les mentalités des évêques. La perte du sens du péché est une marque de la barbarie de notre époque. La manière dont les crimes pédophiles ont été traités en est une illustration tragique. Le système qui a entraîné le silence devant ces crimes est avant tout une forme de relativisme moral pratique. On a renoncé à désigner le mal, à dénoncer le bourreau, à punir le criminel sous prétexte d’une miséricorde mal entendue qui n’était que la couverture d’une culture de l’excuse, de la complaisance subjective et de l’oubli de la gravité objective du péché.
Mais certains voudraient instrumentaliser ces péchés d’une minorité de prêtres (3 %) pour rendre responsable l’Église en elle-même et le sacerdoce lui-même. Pourtant l’immense majorité des prêtres (96 %) s’est montrée fidèle. Parce que certains prêtres ont succombé à une pratique pathologique et perverse de la paternité, de la sacralité et de l’autorité, on voudrait faire du prêtre un homme comme les autres, lui dénier son être de père, son caractère sacré ? Il y a là une erreur de raisonnement. L’immense majorité des crimes sexuels est commise par des hommes mariés et pères de famille. Est-ce la faute du mariage et de la paternité ? Faudrait-il supprimer la famille ?
Derrière ce sophisme, il y a une erreur que le Catéchisme de l’Église catholique dénonce clairement : le péché n’est pas que le fruit d’une structure sociale. Nos comportements demeurent libres. Nous en sommes responsables. Si donc des prêtres se sont montrés pécheurs, c’est qu’ils ont oublié qui ils sont. Ils sont, par le sacrement de l’Ordre, configurés au Christ, époux et serviteur de l’Église pour l’éternité. Leur âme est marquée pour toujours par ce sceau que l’on appelle le caractère sacramentel qui les consacre à jamais. Cette consécration n’est pas un isolement hors de la réalité qui ouvrirait la porte à une forme de toute-puissance psychologique, elle est une mise à part pour Dieu qui engage à suivre le Christ comme serviteur jusqu’en son sacrifice, jusqu’à la Croix.

Vous écrivez à juste titre que l’on assiste à une « laïcisation » des clercs et à une « cléricalisation » des laïcs : pourriez-vous nous expliquer ce double mouvement en nous donnant quelques exemples ? Et comment remettre les choses à l’endroit ?
L’esprit du monde s’infiltre dans l’Église. Or l’esprit du monde est tissé de peur, de jalousie et de désir de domination. Dans l’Église, on a vu germer les rivalités et les luttes de pouvoir. J’en vois une des manifestations les plus terribles dans la rivalité entre les états de vie. Les clercs jalousent le caractère séculier des laïcs, ils les imitent servilement dans leur habillement, et renoncent à la soutane. Ils se mettent à vouloir investir l’action politique qui est le champ propre du laïcat. Beaucoup publient des textes, non pas sur la Parole de Dieu, mais sur la démocratie, la bonne gouvernance, la justice et la paix, sur l’écologie. Certains clercs refusent de se penser comme mis à part pour Dieu et l’Église. N’a-t-on pas vu récemment des prêtres revendiquer de siéger avec les laïcs dans la nef pendant la liturgie ?
De même, les laïcs jalousent les clercs. Ils veulent les imiter, présider les liturgies, gouverner les paroisses, prêcher durant la liturgie dominicale. Voilà maintenant que l’on encourage une vaine et inutile lutte de pouvoir entre femmes et hommes. Certaines femmes veulent être prêtres et les prêtres reculent devant leur paternité spirituelle. D’où vient tant de confusion ?
Je crois que l’on a introduit dans l’Église l’idée fausse et destructrice selon laquelle chaque charge, chaque état de vie est avant tout un pouvoir ou un droit. Dès lors, l’ensemble de la vie de l’Église est analysé en termes de lutte de pouvoir et de rapport de force. Cette structure de pensée héritée du marxisme a été popularisée à travers la French theory par les milieux universitaires américains. Selon cette herméneutique, toute société est fondamentalement un rapport de force et de domination. Les comportements ne sont dès lors plus que des luttes pour abolir ou préserver les structures de domination et de privilèges.
Il est temps que cesse cette lutte entre les états de vie ! Ils n’ont pas à se partager un pouvoir de domination ! Dans l’Église, les états de vie (clérical, religieux, laïc) sont appelés à la communion et non à la compétition. Pour collaborer chacun doit être à sa place. C’est un des grands enseignements de Vatican II.

Vous dénoncez vous aussi le « cléricalisme », mais pas dans le sens où on l’entend habituellement : quel est ce cléricalisme que vous dénoncez ?
Je crois que le cléricalisme est une attitude qui touche aussi bien les clercs que les laïcs. Il menace dangereusement toute la structure et les membres de l’Église : depuis le pape, en passant par les prêtres, jusqu’aux derniers des laïcs. Il se caractérise comme une lutte pour le pouvoir et la domination : les laïcs se « cléricalisent » pour ravir le supposé pouvoir des clercs. Ils réclament des « ministères », conçus comme des privilèges extérieurs. Le cléricalisme est une attitude qui transforme un état de vie, un ministère ou une charge en propriété privée et en marchepied pour un ego complexé. Le pape François nomme cela l’auto-référencialité. Alors que chaque état de vie est une forme spécifique de référence au mystère du Christ et d’identification à un aspect de ce mystère, le cléricalisme s’approprie les missions qu’elles confèrent et en fait un instrument de pouvoir.
Vatican II avait eu l’intention géniale et prophétique de mettre en lumière la complémentarité entre les états de vie et non pas leur concurrence ou leur rivalité agressive. Il faut relire Lumen gentium qui décrit les formes multiples d’exercice de la sainteté. La vocation propre des prêtres consiste à représenter sacramentellement le Christ-Pasteur au milieu de son peuple principalement par le don des sacrements, la prédication de l’Évangile, et le service de l’autorité mais aussi par toute leur vie. L’Église n’est pas un lieu de pouvoir mais de service. Je le redis : bien des laïcs sont plus compétents et mieux formés que les clercs en théologie ou en pastorale. Mais ils ne seront jamais capables de « tenir la place du Christ-Pasteur et d’agir en sa personne ».

Vous fustigez l’erreur qui consisterait à désolidariser, dans l’Église, l’exercice de l’autorité et le ministère ordonné : pourquoi ce lien entre les deux est-il important ?
On entend parfois affirmer qu’il serait nécessaire de désolidariser l’exercice de l’autorité et le ministère ordonné. On dit çà et là que le gouvernement dans l’Église peut être aussi bien le fait d’hommes que de femmes, de laïcs que de prêtres et d’évêques. De telles formules sont terriblement ambiguës et destructrices de la structure hiérarchique de l’Église, telle que voulue et organisée par Jésus-Christ Lui-même. Bien entendu, il y a des laïcs, hommes et femmes, plus compétents en communication, en management et en techniques de gouvernements que les prêtres. Il est nécessaire de leur donner les rôles d’expertise et de conseil qui leur reviennent. Mais au sens strict, le gouvernement dans l’Église n’est pas d’abord une expertise mais une présence du Christ serviteur et pasteur. Voilà pourquoi la fonction de gouvernement ne pourra jamais être exercée dans l’Église par un autre que par un ministre ordonné. Les chrétiens veulent être gouvernés par le Christ et non par un expert. Les prêtres, parce qu’ils rendent présent sacramentellement le Christ pasteur et serviteur, doivent gouverner sans exercer une domination humaine, mais en prolongeant l’œuvre du Bon Pasteur. Ils ne sont parfois pas à la hauteur de leur mission, mais c’est pourtant à eux que cette charge de gouvernement est confiée en vertu de l’ordination qui les configure au Bon Pasteur.
Cela ne diminue pas la nécessité de mettre en valeur la compétence et l’excellence des laïcs hommes et femmes. Aucune décision ne devrait être prise sans consulter les personnes réellement compétentes. Mais seul un ministre configuré au Bon Pasteur peut assumer la décision face à l’Église sans que l’autorité se transforme en pouvoir de domination à la manière humaine.
Il est donc temps de cesser d’interpréter l’autorité dans l’Église comme un pouvoir ou une oppression. Elle est toujours un service rendu par les clercs au corps tout entier. L’autorité dans l’Église est, de part en part, ministérielle. Par conséquent, elle est assumée dans un esprit de service, comme Jésus l’a appris aux douze premiers prêtres lors du lavement des pieds. Elle est aussi assumée par des prêtres qui se savent et se veulent des instruments du Bon Pasteur et non des tyrans.

Vous consacrez de belles pages à la grandeur du sacerdoce qui fait participer le prêtre au sacerdoce du Christ et le fait agir in persona Christi à l’autel : le problème qui apparaît nettement à la lecture de votre livre ne se résume-t-il pas, finalement, y compris dans l’Église, à la perte du sens de Dieu, à l’oubli de l’importance du surnaturel pour tout ramener aux choses humaines, trop humaines, influencées par l’esprit du monde ?
Nous risquons en effet de profaner l’Evangile en le lisant sans la foi. Tout y devient question de structure de domination, de luttes de pouvoir. Nous le déformons en y plaquant nos concepts politiques. Ainsi, j’ai souvent dit, à la suite des papes, que le prêtre est un autre Christ, alter Christus. J’ai même ajouté à la suite des Pères de l’Église et des saints qu’il est Ipse Christus, le Christ lui-même.
Ces mots que les saints appliquent à tout baptisé valent de façon particulière pour les prêtres. Le caractère reçu par le sacrement de l’Ordre les configure spécifiquement au Christ, prêtre, époux de son Église et serviteur de son peuple. Ces réalités spirituelles et mystiques disent le mystère caché du sacerdoce. Malheureusement, certains les ont comprises de manière toute psychologique et humaine. Il est évident qu’un prêtre n’est pas une nouvelle incarnation du Verbe. Il est évident que le prêtre reste humain avec ses péchés et ses défauts ! Être configuré au Christ n’ouvre le droit à aucune forme de toute-puissance psychologique. Au contraire, cette configuration engage les prêtres dans une voie de service et de sacrifice. Être configuré au Christ-prêtre nous engage à le suivre sur la Croix. Elle est l’unique trône qu’Il nous offre.

Propos recueillis par Christophe Geffroy

(1) Cardinal Robert Sarah, Pour l’éternité. Méditations sur la figure du prêtre, Fayard, 2021, 320 pages, 21,90 €.

© LA NEF n°342 Décembre 2021

À propos Christophe Geffroy

Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).