Messe à l'abbaye Sainte-Madeleine du Barroux © Le Barroux

Plaidoyer pour le dialogue

ÉDITORIAL

Le motu proprio Traditionis custodes puis les Responsa ad dubia restreignant fortement l’usage de l’ancien missel ont choqué bien au-delà du cercle des traditionalistes, beaucoup ne comprenant pas la sévérité et la généralisation des mesures ni la dureté du ton, aucune empathie envers cette portion du troupeau n’apparaissant dans ces textes publiés brutalement sans aucune discussion préalable. Souffrance et incompréhension se sont depuis largement manifestées, mais sans qu’un véritable échange public ait eu lieu. Cela s’est réalisé grâce à la chaîne de télévision KTO, au cours d’un débat courtois où des traditionalistes ont pu s’exprimer (1). Nous-mêmes, dans une tribune de La Croix cosignée avec Dom Jean Pateau, Père Abbé de Notre-Dame de Fontgombault, l’abbé Pierre Amar et Gérard Leclerc, avons appelé à un dialogue fraternel au sein de l’Église sur ces questions douloureuses (2).

Une chose, en effet, était frappante en regardant le débat de KTO et, au reste, tous les débatteurs en convenaient : pourquoi ne se parle-t-on pas plus souvent entre catholiques de tendances différentes ? Alors que l’Église, à juste titre, est si ouverte aux dialogues œcuménique et interreligieux, pourquoi semble-t-elle incapable de susciter de tels dialogues en son sein avec ses franges plus ou moins marginalisées ?

Deux niveaux de dialogue

Il convient cependant de distinguer deux niveaux indépendants : le dialogue dans l’Église qui relève principalement de la responsabilité de la hiérarchie et le débat qui s’organise dans les médias (télévision, radio, journaux, internet, colloques…). Or, force est de constater que les « tradis » sont très peu présents dans ces deux instances. Pour la première, la Conférence des évêques de France (CEF) a mis sur pied depuis peu une structure de dialogue conduite par deux évêques, Mgr Dominique Lebrun, archevêque de Rouen, et Mgr Olivier Leborgne, évêque d’Arras. C’est assurément une très bonne chose et, dans les temps troublés actuels, on pourrait espérer que cette structure redouble d’activité. Mais il me semble que ce n’est pas suffisant : il est essentiel que des échanges personnels et réguliers puissent avoir lieu entre chaque responsable de communauté traditionnelle et des évêques ; il serait aussi utile d’instaurer une commission d’études où siégeraient des théologiens de ces communautés traditionnelles et d’autres délégués par la CEF pour examiner, d’une part, les points de blocage sur certains aspects de Vatican II et de la réforme liturgique, comme Benoît XVI l’avait réalisé avec la Fraternité Saint-Pie X, et, d’autre part, d’une façon positive, de réfléchir aussi aux aspects pouvant faire l’objet d’avancées.

Quant aux médias, le problème dépasse le cadre ecclésial, il relève surtout du conformisme imposé par le « politiquement correct » qui fait des traditionalistes, appartenant aux catégories exclues par la « bien-pensance », des marginaux médiatiques. De toute façon, les débats internes à l’Église n’intéressent guère les grands médias qui n’y comprennent rien, il appartient donc à la presse catholique de les susciter, comme KTO vient de le faire. L’audience est assurée et cela participe assurément au bien commun de l’Église, sans parler de la simple justice de donner la parole à une minorité mal représentée qui tend ainsi à se limiter à ses propres vecteurs d’information, contribuant à un entre-soi dont il faut essayer de les sortir.

Tâcher de faire mieux

Le motu proprio de François met en lumière une vieille déficience de communication avec le monde traditionaliste, mal compris car mal connu. Sans doute peut-on le regretter et établir les responsabilités des uns et des autres, mais il serait plus utile de voir l’avenir et de tâcher désormais de faire mieux. À cette fin, il me semble que deux axes sont à tenir. D’abord reconnaître les traditionalistes comme des fidèles à part entière qui apportent à l’Église une richesse qu’il serait infiniment dommageable de mépriser et de négliger. Ensuite entamer avec eux de véritables échanges sur le long terme qui permettraient à l’Église d’exercer sa maternité bienveillante à leur égard et donc aussi de les faire évoluer là où c’est nécessaire. C’est dans un tel cadre que prendraient place, sous la responsabilité des évêques, les instances de dialogue évoquées plus haut.

Si l’on veut travailler à l’unité dans l’Église, comme François nous y invite, on ne pourra l’obtenir sans dialogue, sans respect et estime mutuels : tant que certains tiendront la messe « d’en face » comme « mauvaise », au point de ne pas vouloir la célébrer pour les uns ou de refuser qu’elle existe pour les autres, aucune paix liturgique ne sera possible.

Christophe Geffroy

(1) « Traditionis custodes sans langue de buis », le 21 janvier 2022, animé par Étienne Loraillère avec notamment la présence de Mgr Dominique Lebrun. Un débat plus limité « à chaud » avait eu lieu sur cette même chaîne le 18 juillet 2021 avec Mgr Leborgne.

(2) « Guerre liturgique : “Plutôt que de s’accuser mutuellement de présupposés idéologiques, si nous nous écoutions ?” », La Croix du 19 janvier 2022 (internet) et du 24 janvier 2022 (papier). Cette tribune est maintenant librement accessible sur le site de La Nef : ICI.

© LA NEF n°344 Février 2022

À propos Christophe Geffroy

Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).