Mgr Nicolas Brouwet © DR

« L’urgence de l’évangélisation »

Évêque auxiliaire de Nanterre (2008-2012), puis évêque de Tarbes et Lourdes de 2012 à 2021, et maintenant de Nîmes, Mgr Nicolas Brouwet nous parle de l’avenir de la paroisse et de la mission dans l’Église de France.

La Nef – Comment un pays jadis chrétien en est arrivé à 1,5 % de pratique religieuse avec une population qui semble très largement indifférente à la question de Dieu ?
Mgr Nicolas Brouwet
– La profonde sécularisation de notre pays ne date pas d’hier. À la remise en cause fondamentale de l’existence de Dieu opérée par la modernité s’est ajouté plus récemment le rétrécissement de l’horizon à la consommation et à la foi dans le progrès : si mon salut est assuré par le confort et par la technologie, pourquoi ai-je besoin de regarder vers le ciel ?
Mais deux autres éléments sont venus accentuer cet oubli de Dieu. D’une part la dérive laïciste qui voudrait substituer à la laïcité de l’État une laïcisation de la société. Sous le prétexte de lutter contre l’islamisme et ses prétentions hégémoniques, il faudrait protéger notre société de toute pratique religieuse. Cette « neutralisation » de l’espace publique est peu à peu intériorisée par nos concitoyens qui finissent par penser que la foi en Dieu est suspecte parce qu’elle divise au lieu d’unir et parce qu’elle porte en elle un ferment de radicalisation.
Un deuxième élément accentue cette perte de la foi : c’est la remise en cause du principe de tradition qui soutenait, depuis des siècles, l’organisation pastorale de l’Église. On faisait baptiser ses enfants parce qu’on avait soi-même reçu le baptême. À partir de là, l’Église avait construit une pastorale des grandes étapes de la vie qui lui permettait, si l’on peut dire, d’avoir rendez-vous avec ses fidèles aux grands moments de leur existence. Or le principe de la transmission familiale s’est interrompu parce que les nouvelles générations ne l’acceptent plus. Le baptême n’est plus l’entrée dans une communauté dans laquelle on veut naturellement intégrer ses enfants mais un choix individuel que les parents ne doivent pas prendre à la place de leur enfant pour ne pas le conditionner.
Pour toutes ces raisons l’Église doit faire une véritable conversion pastorale. Elle ne peut plus se contenter d’attendre que les fidèles viennent frapper à la porte des presbytères pour demander un sacrement. Elle doit trouver les moyens d’aller à la rencontre de ceux qui ne fréquentent plus nos communautés pour leur annoncer l’Évangile.

Le nombre de prêtres et de fidèles diminue fortement, si bien que, dans les zones les moins peuplées, un curé seul se retrouve souvent à la tête d’un nombre incroyable de clochers : comment l’évêque que vous êtes appréhende-t-il ce problème, et est-ce une réflexion menée au niveau de la CEF avec quelles solutions en vue ?
En France, jusqu’à la Révolution, le découpage en paroisses servait de découpage administratif. Nous avons hérité de cette vision territoriale de la paroisse. Nous la pensons encore souvent comme une surface à desservir. Il faut la repenser en termes de communauté, comme dans les pays qui n’ont pas la même histoire que nous. Pensez aux États-Unis ou aux paroisses catholiques présentes dans les pays musulmans : le curé ne prétend pas couvrir un territoire : il est le pasteur des catholiques présents dans ce territoire. En France la question du nombre de clochers devrait moins nous préoccuper que celle de la vie de la communauté elle-même.

D’une façon plus générale, comment voyez-vous l’avenir de la paroisse et du rôle des curés ? Et comment articuler paroisse et mission ?
Beaucoup de prêtres et de paroisses vivent en ce moment une conversion missionnaire en prenant conscience de l’urgence de l’évangélisation. Nous quittons un modèle dans lequel le curé portait seul l’animation de sa paroisse, aidé par des laïcs généreux. Ce modèle parvient maintenant à son terme parce que, bien trop souvent, il est vécu par ses acteurs comme une vaine tentative de faire survivre la « structure paroissiale » en prenant acte, année après année, de la baisse des fidèles. Ce modèle de maintien de l’existant épuise les prêtres et ceux qui les assistent parce qu’il n’offre aucune perspective d’avenir. Bien des baptisés, pourtant, réalisent la nécessité de proclamer le Christ d’une manière nouvelle. Les Congrès Mission en sont un exemple, mais ils ne sont pas le seul. Ces fidèles laïcs sont prêts à s’engager là où ils sont, conscients de la grâce de leur baptême, et prêts à mettre leurs charismes et leurs compétences au service de l’évangélisation. Ils cherchent dans leur paroisse et auprès des prêtres un lieu de discernement, de ressourcement et d’encouragement.
Sans cette perspective missionnaire portée par les fidèles avec leurs prêtres – et jamais sans eux – nos paroisses deviendront des déserts. C’est pourquoi l’urgence est de rejoindre nos contemporains là où ils vivent et sur des thématiques qui les occupent. Le Christ Jésus n’a pas ouvert un centre à Jérusalem pour y donner des enseignements. Il est allé en Galilée, en Samarie, en Judée parler à des pêcheurs, des publicains, des malades et des possédés. Bref, il s’est rendu proche. Voilà la véritable réponse à l’indifférence religieuse : la proximité des prêtres et des baptisés pour proposer l’Évangile sous la conduite du Saint-Esprit. Le pape François ne cesse de nous y inviter.

Des curés plaident pour leur stabilité dans la paroisse (cf. l’abbé François Dedieu, Curé à durée indéterminée, Artège) : en tant qu’évêque, que pensez-vous de cette revendication souvent partagée par les fidèles ?
Il est vrai que la relation pastorale, celle d’un prêtre avec les fidèles qui lui sont confiés, se construit progressivement, dans un temps long ; non seulement avec les fidèles pratiquants mais également avec ceux qui sont plus éloignés. Cela dit, l’évêque doit également pourvoir les paroisses qui n’ont pas de curé. Il faut alors parfois déplacer un prêtre. C’est pour lui un arrachement mais cette disponibilité à la mission est également source de fécondité.

Quels sont les autres vecteurs de la mission dans un diocèse, comment toucher tant de nos contemporains qui sont soit non-pratiquants mais viennent à l’église de temps en temps (sacrements), soit non-croyants ?
Lorsqu’une paroisse commence à avoir un véritable élan missionnaire, elle voit arriver des personnes qui demandent le baptême ou qui veulent renouer avec la foi chrétienne. Certaines d’entre elles ont des parcours de vie éprouvants : ruptures affectives, familles décomposées, expérience d’addiction, déconvenues professionnelles, pratiques occultes, troubles psychiques… Il faut toutes les accompagner dans la découverte du Christ et la conversion personnelle, en les accueillant avec le regard bienveillant du Seigneur mais en leur prêchant également les exigences de la vie chrétienne. Cela demande de la patience et du discernement tant la culture actuelle prépare peu à la vie intérieure, à la fidélité aux engagements pris ou à la dimension communautaire de la foi.
Une paroisse peut difficilement faire face à ce défi toute seule. Elle doit s’enrichir du témoignage de la vie consacrée, de la vie des mouvements ecclésiaux, des sanctuaires, des organismes de formation. La vie d’un diocèse ne se réduit pas à l’animation des paroisses. Elle reçoit comme une grâce les charismes donnés à tant de communautés et d’associations qui aident les fidèles à approfondir leur vie chrétienne par la prière, le discernement, la formation de l’intelligence, le partage ou l’accompagnement spirituel.

On a l’impression qu’au niveau des évêques et de la CEF, on s’intéresse peu à l’évangélisation du monde musulman, alors qu’il y a là un vivier potentiel important : pourquoi cet « angle mort » dans l’évangélisation ?
Environ 400 musulmans sont baptisés chaque année dans l’Église catholique en France. C’est peu mais, dans une culture musulmane très protectrice qui ne reconnaît pas la liberté de changer de religion, ce chiffre est remarquable. Surtout quand on connaît le parcours étonnant de ceux ou celles qui demandent le baptême en devant rompre avec leur communauté d’origine. L’annonce du Christ en milieu musulman est réelle mais elle est discrète et prudente. Je rends hommage à ceux qui, humblement mais avec ferveur, témoignent du Christ dans les quartiers à majorité musulmane.

L’œcuménisme est une priorité dans l’Église : qu’avons-nous à apprendre des orthodoxes et protestants (évangéliques notamment) en matière d’évangélisation ?
Les orthodoxes nous rappellent combien la liturgie est évangélisatrice parce qu’elle nous saisit et nous plonge dans le mystère de Dieu. Les évangéliques témoignent d’une annonce décomplexée qui met tout de suite dans une relation personnelle avec Jésus mort et ressuscité et qui introduit dans une communauté. Il n’y a pas de modèles ou de recette pour annoncer le Christ mais les uns et les autres doivent nous inspirer. Mieux : face à la sécularisation, nous devrions annoncer le Christ ensemble dans la puissance de l’Esprit de Pentecôte. L’œcuménisme doit avoir aussi une perspective missionnaire.

Comment analysez-vous les fruits de la « nouvelle évangélisation » lancée par Jean-Paul II ?
Cette génération née dans les années 60 et 70 a été la première qui s’est vécue comme une minorité, vivant sa foi au milieu de jeunes qui ne la partageaient pas. Par ailleurs elle a grandi dans une Église en pleine crise d’identité qui a eu du mal à transmettre sa tradition théologique et spirituelle parce qu’elle ne savait plus que dire et comment le dire. C’est pourquoi, face aux doutes des institutions traditionnelles, cette génération a cherché des maîtres ailleurs. Elle avait une grande soif du Christ et de s’initier à la grande Tradition de l’Église. Il est notable que l’on ait appelé cette génération « Jean-Paul II » qui est comme le prototype du maître recherché par cette jeunesse. Sa générosité, son désir d’engagement ont ouvert la porte aux fondations de communautés nouvelles avec une recherche de profondeur spirituelle et liturgique, une formation théologique, une proximité des pauvres et un élan missionnaire. Par ailleurs la génération Jean-Paul II a été modelée aussi par les JMJ qui lui ont fait découvrir la dimension catholique de la foi chrétienne, une foi partagée par des jeunes de langues, de cultures et d’histoires différentes.
Le Jubilé de l’an 2000 a été préparé avec ferveur par cette génération, conduite par le saint pape Jean-Paul II. Ce jubilé devait donner un nouvel élan à l’Église. On imaginait cet élan comme un retour des foules à la foi, fruit de l’ardeur missionnaire et de la ferveur des communautés nouvelles. Mais si l’Église est renouvelée en profondeur, c’est, depuis le nouveau millénaire, dans un chemin d’humiliation et de purification. Les abus sexuels ont suscité un grand scandale. Ils ont mis à jour la question des abus spirituels, des abus de pouvoir. L’Église est interrogée en profondeur sur sa façon d’exercer l’autorité. La génération Jean-Paul II a dû faire face à cette grande désillusion. Certains se sont sentis trahis, trompés, abusés. Par ailleurs ces jeunes, devenus adultes, ont dû affronter aussi la sécularisation et la difficulté de la transmission à leurs propres enfants. Ils n’ont pas toujours su comment transmettre la ferveur de leur jeunesse à la génération suivante pour laquelle, comme je le disais au début, le principe de tradition ne suffit plus.
Il faut lire ces évènements, ces désillusions, dans un regard surnaturel, comme une occasion de fortifier en nous l’espérance chrétienne, de nous abandonner entre les mains de Dieu. Nous ne sommes pas maîtres de l’histoire de l’Église. Et si nous avons suivi le Christ prêchant au peuple, accomplissant des miracles, multipliant les pains, si nous l’avons suivi au Thabor et sur les rives du Lac de Tibériade, il nous faut aussi le suivre à Gethsémani et au Calvaire où, abandonné par les foules mais accompagné par la première Église, il est allé jusqu’au bout de sa mission, remettant sa vie entre les mains du Père dans le mystère de la croix, livré pour le salut du monde. Voilà ce que sera la fécondité de la génération Jean-Paul II. Non dans le triomphe des chiffres mais dans la suite de Jésus, dans une vie livrée sans retour dans la joie et le feu du Saint-Esprit.

Propos recueillis par Christophe Geffroy

© LA NEF n°349 Juillet-Août 2022

À propos Christophe Geffroy

Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).